Amy Shark : aux origines des Kowinski

Entretien accordé au magazine Phénix (2012)

Bien avant que Les Kowinski ne rejoignent le catalogue des Éditions Orialis, Amy Shark revenait déjà sur la naissance de cette saga singulière dans un entretien accordé au magazine Phénix.

Réalisée en 2012, cette interview offre un éclairage précieux sur son parcours, sa manière d'écrire, ses influences littéraires et les réflexions qui ont donné naissance à l'univers des Kowinski.

Plus de dix ans après sa première publication, cet entretien demeure étonnamment actuel. Il permet de mieux comprendre la genèse d'une œuvre qui continue aujourd'hui son chemin sous les couleurs des Éditions Orialis.

Nous remercions chaleureusement Annette Luciani de nous avoir autorisés à republier cet entretien.

« Le fantastique est pour moi le meilleur angle d'approche de la réalité. »
Amy Shark

À l'occasion de la première parution de Jour de chance pour les salauds, premier tome de la saga Les Kowinski, Amy Shark (Annette Luciani) accordait un long entretien au magazine Phénix.

Dans cette interview, l'autrice revient sur son parcours, ses influences littéraires, la naissance de Kowinski et sa vision du fantastique.

Plus de dix ans après sa publication, cet échange conserve toute sa richesse et permet de mieux comprendre la genèse d'un univers qui rejoint aujourd'hui le catalogue des Éditions Orialis.

Les genres littéraires

Magazine Phénix

Il est difficile de croire que la personne qui a écrit « La Corse, l'enfance » ou « L'Enfant du lac » est aussi celle qui a écrit « Jour de chance pour les salauds ». Ce sont des genres totalement différents. Dans quel genre te sens-tu le plus à l'aise pour écrire ?

Amy Shark

Je dirais que les genres se complètent !

J'ai d'abord écrit beaucoup de poésie avant d'en venir à la prose, et la poésie reste pour moi le moyen d'expression le plus parfait, capable de concentrer tout ce qu'un écrivain recherche — le rythme, la musicalité, la couleur, l'émotion, le sens — dans un minimum d'espace.

Puis j'ai écrit des nouvelles policières ou fantastiques, mais toujours très courtes, ce qui faisait que les revues les refusaient souvent. C'est Joel Champetier qui, le premier, m'a décidée à faire « du long ». Il avait accepté quelques-uns de mes textes pour Solaris, tout en leur reprochant d'être « trop courts ».

C'est donc en essayant d'allonger mes textes que j'ai versé dans le polar, puis, en m'efforçant d'allonger mes polars, que Jérôme Camilly trouvait lui aussi trop courts, je suis retombée dans le fantastique, pour ne plus en sortir. C'est comme si l'un menait naturellement à l'autre, la poésie liant le tout.

Par contre, je n'ai jamais vraiment été tentée par la science-fiction : c'est un genre dont les risques de longueur m'effraient. Même dans le long, je reste une adepte du court, ne serait-ce que parce que j'ai peu de temps pour écrire et que ce temps est le plus précieux de ma journée.

Une fois lancée, je cours vers la fin. Finalement, le genre qui me tente le plus, l'idéal auquel j'aspire, c'est l'image. Je le dis dans mon tout premier texte, L'Esprit de chair ; c'est peut-être pourquoi je suis proche des peintres, des photographes et des cinéastes. Je les admire parce qu'ils parviennent à un absolu qui reste, pour moi, en littérature, du domaine de la recherche, de l'expérimentation et du tâtonnement. Un texte en prose n'est jamais complètement abouti.

Le titre Jour de chance pour les salauds

Magazine Phénix

Le titre de ton dernier livre « Jour de chance pour les salauds » est un peu sur le même ton que « Journal d'un vieux dégueulasse » de Charles Bukowski. Y a-t-il eu une influence de Bukowski dans le choix du titre ?

Amy Shark

Pas dans le choix du titre, non, mais j'apprécie la référence à Bukowski !

J'aime particulièrement ses poèmes, et il a marqué mon parcours américain.

Cela dit, mon salaud n'est pas un vieux dégueulasse. Il est jeune, beau, élégant… et c'est un policier ! Ce n'est pas une cloche !

Le titre de Bukowski ne conviendrait donc pas du tout, même si, au fond, les femmes aiment tout autant les vieux dégueulasses que les salauds… comme le prouvent l'histoire de Bukowski et celle de Kowinski.

Les influences littéraires

Magazine Phénix

Pourrais-tu nous dire quelles sont tes préférences en imaginaire ? Quels sont les livres ou les auteurs qui t'ont marquée ?

Amy Shark

Ouf ! La liste est longue...

Tout Rimbaud. Nerval, Novalis, Goethe, Hugo, Poe, Baudelaire pour les classiques.

Puis, en vrac : Cortázar, Borges, Buzzati, Jean Ray, Owen, Bradbury, Clive Barker, Stephen King, Graham Masterton, Ellroy, Jim Thompson, Patricia Highsmith, Ruth Rendell, sans oublier la Bible et les Évangiles.

Le livre que j'aurais aimé écrire

Magazine Phénix

Y a-t-il un roman dont tu aurais voulu être l'autrice ?

Amy Shark

J'aurais bien voulu écrire la Bible… J'aurais pu y apporter quelques modifications !

La naissance de Kowinski

Magazine Phénix

Comment t'est venue l'idée de cette trilogie mêlant fantastique et science-fiction ?

Amy Shark

Il n'y a pas vraiment d'idée. Seulement une immense vague de dégoût et une révolte, sans doute inutile, face à ce que la réalité nous offre chaque jour : le meurtre et le mensonge, qui ont toujours pignon sur rue.

Cette révolte qui continue malgré tout à s'affirmer, à crier sa présence, constitue pour moi le fond du fantastique, son origine et son ressort. C'est sans doute aussi la raison d'être de toute littérature.

Le fantastique est simplement, à mes yeux, le meilleur angle d'approche.

Kowinski existe-t-il ?

Magazine Phénix

Kowinski est-il inspiré d'un personnage réel ?

Amy Shark

Même de plusieurs.

On y reconnaît facilement un récent tueur en série, pilote de ligne, militaire haut gradé au parcours impeccable, qui, parallèlement, assassinait des femmes.

On peut aussi y reconnaître les fantasmes de toute-puissance et la perversité de certains chefs d'entreprise qui ne valent pas mieux que des tueurs en série.

Inutile de citer des noms. Regardez autour de vous… et dites-moi si nous ne sommes pas cernés par un tas de salauds !

Les villes de Kowinski

Magazine Phénix

Dans ton roman, la ville est omniprésente. Penses-tu que nos villes actuelles prennent cette direction ?

Amy Shark

Oui.

J'envie les grands auteurs de science-fiction de les avoir décrites avec autant de justesse et d'avoir si bien perçu notre avenir urbain.

Pourquoi des personnages aussi sombres ?

Magazine Phénix

Dans la préface, Jérôme Camilly écrit qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Les lecteurs sont-ils plus attirés par les personnages sombres ?

Amy Shark

Toute histoire se construit autour de deux personnages : un bourreau et une victime.

Pour aimer la victime qu'est le capitaine Vince, il faut ressentir, et même apprécier malgré soi, la cruauté de Kowinski.

S'il n'y avait que des innocents vertueux, ce serait le Paradis. Et on n'écrit pas au Paradis. On contemple… ce qui est très ennuyeux.

Un roman peuplé uniquement de héros irréprochables serait une véritable utopie littéraire.

Une vision très noire de l'humanité

Magazine Phénix

L'humanité est-elle, selon Kowinski, vouée à la pourriture ?

Amy Shark

Je partagerais volontiers la vision intime de Kowinski sur ce point !

L'humanité est certainement vouée à la pourriture puisqu'elle est vouée à la mort.

Le seul moyen d'échapper aux vers, à la vermine et à la zombification serait l'incinération… le grand incendie purificateur !

Mais attention : il s'agit là de ma vision personnelle, pas de celle de Kowinski.

Lui n'est ni un anarchiste ni un justicier. C'est un fonctionnaire égoïste, mesquin, lâche, pantouflard, qui ne cherche qu'à satisfaire ses instincts. Il ne se comprend pas lui-même et son raisonnement reste très limité.

Les projets d'écriture

Magazine Phénix

Sans dévoiler la suite, peux-tu nous dire où tu en es ?

Amy Shark

Les trois tomes sont terminés.

Je ne veux rien révéler !

Le polar s'achève dans le plus pur fantastique puisqu'il s'agit finalement de savoir si cette société pourrie peut encore se racheter, renaître sous une autre forme… ou disparaître à jamais.

Les projets littéraires

Magazine Phénix

Peux-tu nous parler de tes autres projets ?

Amy Shark

J'ai une série de douze nouvelles policières en préparation — dont certaines mêlent déjà fantastique et polar — ainsi qu'un gros thriller.

Enfin… « gros » pour moi, c'est-à-dire presque deux cents pages !

Entretien réalisé par Marc pour le magazine Phénix en 2012.

Republié avec l'aimable autorisation d'Annette Luciani.

Une nouvelle vie pour Les Kowinski

Treize ans après cet entretien, l'univers imaginé par Amy Shark poursuit son chemin.

La saga Les Kowinski rejoint aujourd'hui le catalogue des Éditions Orialis, qui accompagnera progressivement la publication de cette œuvre singulière, mêlant enquête policière, fantastique, dystopie et satire sociale.

Cette interview constitue un précieux témoignage sur la naissance de cet univers et permet de redécouvrir, avec le recul des années, les intentions de l'autrice au moment où tout commençait.