Quand un roman inspire une véritable réflexion littéraire… Découvrez le regard porté par Vincent Lucciardi sur Les Pérégrinations de Victoire et Topaze, le roman feel-good d'Anna Lu publié aux Éditions Orialis.

LES PÉRÉGRINATIONS DE VICTOIRE ET TOPAZE

Anna LU

Editions Orialis 2026

Je connaissais la femme, j’ai découvert l’écrivain Anna Lu. Cette découverte littéraire s’est réalisée au cours d’une belle balade avec elle sur la route de l’existence humaine semée d’embuches et de rêves. D’ailleurs, en chinois, LU, le nom de l’auteur, ne signifie-t-il pas la route ?

Le roman Les pérégrinations de Victoire et Topaze, sous un style limpide et le scintillement de touches d’humour apportées par la parole et la sensibilité de certains animaux familiers, acteurs à part entière, cache une structure narrative complexe en parfaite symbiose avec la profondeur du sens qu’il nous invite à interroger. En effet, la richesse du schéma narratif peut conduire à interroger le roman selon plusieurs points de vue : sa structure formelle, l’approche psychologique des acteurs, la sociologie du milieu dans lequel ils évoluent – avec, entre autres, le partage des secrets de famille, les traumatismes de l’enfance, l’inhumanité du monde du travail, la difficulté de la vie en couple, mais aussi l’espoir de possibles résiliences.  J’ai opté pour une suite assez aléatoire d’impressions de lecture qui relèvent de ces points de vue, sans prétendre épuiser le potentiel poétique du monde imaginaire de l’auteur.

Les acteurs :

Qui sont Victoire et Topaze ?  

Victoire incarne plusieurs figures.

Tout d’abord ils sont une ligne intergénérationnelle marquée par le destin : comme dans la tragédie grecque, Victoire est une étape dans la succession d’échecs des femmes prénommées Victoire, de mère en fille. D’ailleurs, sa mère, version féminine d’Oreste dans la lignée des Atrides, venge sa mère en tuant son père, version masculine de Clytemnestre. Notons qu’il y dans ce roman d’autres rapprochements possibles avec la forme du théâtre grec antique.On peut, par exemple, voir la fonction du chœur dans le bruissement de tous les jugements de « bon sens » émis par les témoins locaux, spectateurs extérieurs au drame.

Victoire est comptable. Mais la dénomination de cette profession doit être élargie à son statut : elle devient comptable de sa destinée. Elle brise les évidences proverbiales, proférées par le chœur, qui engluent dans la répétition : « il faut de tout pour faire un monde », « se contenter de ce qu’on a », « tout arrive à point à qui sait attendre » .

On pourrait aussi identifier Victoire à d’autre figures de l’errance – semblables à celle du film d’Agnes Varda Sans toit ni loi. Toujours ballotée entre deux mondes qui vont s’entrechoquer en une succession d’accidents et de lieux inhospitaliers (marais, cave humide).

Enfin, Victoire est un être accompagné de son double : sa chienne Topaze, elle-même un chaînon de la série intergénérationnelle des Topaze. Mais ce double, à son tour, a un double statut : celui d’un être de parole, peut-être l’inconscient de Victoire, son « partlêtre » selon l’expression de Lacan ; mais  pour Victoire (les Victoire), Topaze (les Topaze) a-t-il aussi le statut d’image spéculaire, de projection consciente qui fonde l’attachement réciproque du chien à sa maîtresse. Au fil du récit, il deviendra le centre d’un monde enchanté que va contribuer à créer l’Oncle Paul.

Le merveilleux pour sortir du cercle du mal

L’oncle Paul a fui le milieu familial et, en un sens, a trahi sa mère et sa sœur soumises à la brutalité de son père.  Traître comme l’apôtre Pierre ou Lord Jim, héros du roman éponyme de Joseph Conrad, qu’il a lu au cours de sa rencontre avec un moine (le frère Julien), Paul est aussi celui qui, chargé de regrets, a pris en charge la dernière Victoire dont il fera l’héritière de son « paradis » en Corse – une caravane abandonnée, paradis bien fragile emporté dans un marécage par un violent orage.

Au sujet de Paul, on pourrait filer l’analogie avec le mythe d’Oreste, confié à son oncle Strophios par sa sœur Electre. Mais retenons qu’il a beaucoup appris de ses pérégrinations et c’est cela, semble-t-il qui lui a permis, oralement puis par des lettres, de traduire pour sa nièce le roman familial sous forme d’un conte merveilleux. Il raconte à Victoire les pérégrinations du couple formé par le chien Topaze et la poupée Bella – comme une image en miroir des pérégrinations du couple Victoire et Topaze.  Dans l’économie du récit, ce conte merveilleux est rédempteur car il dit, indirectement, l’origine du mal qui a frappé la famille : un ogre (qui représente le grand-père roi des clous et des vis de son atelier), et le meurtre de l’ogre par la poupée (qui lui fait avaler des clous cachés dans la viande). Il fallait dire l’origine de la malédiction, pour sortir du cercle de la malédiction, comme du sentiment de culpabilité inhérent au meurtre libérateur de « l’ogre ». Cela ne pouvait se faire que par la fonction rédemptrice du mythe (ou du rêve) avec l’aide des « objets transitionnels » du monde de l’enfance – celui des origines.

La structure du récit : corsi e ricorsi

Notre approche descriptive des acteurs serait très réductrice de l’intérêt littéraire de ce roman, et du plaisir que l’on prend à le lire comme un page turner, si nous laissions dans l’ombre sa structure narrative. Elle synthétise trois aspects que nous avons entrevus : un tressage de lignes narratives parallèles (ou en miroir) ; un rythme fait de ruptures (ou d’ellipses) temporelles et de retours congrus à la circularité des destinées ; une forme de récursivité qui amplifie les effets produits par chaque étape.

Les « vies parallèles » ou en miroir – y compris le miroir qui se brise (p.167) de trop accepter des images trompeuses :

Aux vies des personnages que nous avons déjà rencontrés (les Victoires, les Topaze et la poupée), vient se greffer en miroir, au fil du récit de Victoire, la vie d’une autre jeune femme en errance, Marjorie. Or, Marjorie est aussi lectrice de ce récit lui-même. Elle élève ainsi le récit dans une nouvelle dimension, celle de sa réception, celle où se situe le lecteur qui, à son tour, trouve avec elle une sorte de double, d’adjuvant réflexif de son interprétation du sens.

Les circularités, les accidents (comme les ricorsi de Vico), la non-linéarité de l’écriture :

La non-linéarité du récit est proche de celle de Joseph Conrad (qu’a lu l’oncle Paul). Elle nous fait ici circuler dans le temps des lignées générationnelles. Peut-être aussi pouvons-nous y déceler une référence aux errances dans les rêves des personnages de James Joyce - surtout lors de l’évocation (p.145) des pages du livre qui s’envolent au vent comme celles décrites dans les dernières (ou premières…) lignes de Finnegans wake.

La récursivité : elle est présente dans tous les aspects de l’écriture que nous venons d’évoquer (circularité, images en miroir, lecture dans la lecture), mais un passage du roman nous conduit à en interroger son rôle central dans la structure. Il s’agit de la citation d’Edgar Poe (p.205) en exergue du chapitre intitulé « Entre deux » : « Tout ce que nous voyons et croyonsn’est qu’un rêve dans un rêve ». Nous sommes ici proches de l’univers des pensées de Tchouang Tseu qui raconte l’histoire du rêve bien connu du papillon qui rêve qu’il est Tchouang Tseu – ou l’inverse. Ces formes récursives de rêve dans le rêve, sont loin d’être l’expression d’un solipsisme : il y a bien un rêveur et un monde, même s’il n’est pas facile de les situer et de percevoir la nature mouvante de la greffe de l’imaginaire sur le réel. Mais alors…il est peut-être possible de changer la nature des interférences entre les déterminismes – qui jouent en coulisse du spectacle du monde- et les espaces de liberté, de choix de vies. Il faut chaque fois repérer ces espaces au bon moment (le kairos des grecs) et les transformer en réalité.  Cela est rendu possible par des formes de choix propres à chacun : la volonté d’un écrivain ou la joie d’accueillir une portée de chiots (page finale du roman).

Conclusion : la scène et les coulisses

Les pérégrinations de Victoire et Topaze n’est donc pas un roman de plage à lire au cours de vacances en Corse, ni un roman d’apprentissage. C’est, en un sens, un roman d’initiation. Les personnages – et le lecteur – y découvrent, entre autres, que Dieu n’est pas un assureur qui protège du mal, des trahisons, de la mort, qui fait pousser les tomates et les pommes de terre (p.207) et qui apporte des réponses à toutes nos questions existentielles. Peut-être se laisse-t-il plutôt deviner à travers la fonction poétique de l’écriture : dans le roman, cette fonction créatrice au cœur de l’imaginaire, traverse le récit « omniscient » de l’auteur, le conte merveilleux de Paul en passant par le journal de Topaze et la lecture de Marjorie, qui écrit sa vie à sa manière, proche et distincte de celle de la dernière Victoire.

Cette fonction poétique de l’écriture conduit à la victoire finale de Victoire qui choisit la vie plutôt que la soumission aux moires.

Vincent Lucciardi

Texte : Vincent Lucciardi
Publié avec son aimable autorisation.