Marie Phoel’s

Autrice de romans contemporains et de récits à tension psychologique, Marie Phoel’s aime passer de la lumière aux atmosphères plus inquiétantes sans jamais s’enfermer dans un seul registre. Elle prolonge également son travail autour des ambiances et de la narration avec Zones Sensibles, son podcast de fictions audio.

Son premier roman, 3 h 27 – La Marque du silence, inspiré d’une histoire vraie, explore les secrets de famille et les blessures longtemps enfouies. Retiré temporairement de la vente pour des raisons personnelles, il fait actuellement l’objet d’une réécriture approfondie.

Avec Sous le ciel de Toscane, publié aux Éditions Orialis, elle entraîne ses lecteurs dans un univers plus lumineux, aux côtés de Lucie et Lorenzo, au cœur d’une histoire de reconstruction et de seconde chance.

Dans cette interview, Marie Phoel’s revient sur son parcours, la naissance de ses romans, ses habitudes de travail et les petites anecdotes qui accompagnent son écriture.

Écrire pour explorer l’humain

Comment vous présenteriez-vous aux lecteurs qui vous découvrent aujourd’hui ?

Je me définirais comme une autrice qui refuse de choisir entre l’ombre et la lumière. Je peux avoir envie d’écrire une histoire douce et chaleureuse, puis ressentir le besoin de me tourner vers un récit plus sombre ou plus psychologique.

Au-delà du genre, ce sont surtout les personnages arrivés à un moment charnière de leur existence qui m’attirent. J’aime les placer face à une décision, un souvenir ou une vérité qu’ils ne peuvent plus éviter, puis observer la manière dont cette confrontation les transforme.

Je cherche aussi à laisser suffisamment d’espace au lecteur pour qu’il puisse interpréter certaines situations et investir l’histoire avec sa propre sensibilité.

Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris pour donner une forme à ce qui reste souvent invisible : une peur que l’on dissimule, un souvenir qui refuse de disparaître, une absence ou une parole que l’on n’a jamais réussi à prononcer.

La fiction permet d’approcher ces réalités à travers des personnages, sans chercher à apporter des réponses toutes faites. Elle offre la possibilité de comprendre leurs contradictions, les raisons qui les poussent à partir ou à rester, et ce qui peut finalement les aider à avancer.

J’écris également pour créer une expérience de lecture. J’aime qu’un lecteur puisse entrer dans une ambiance, ressentir un lieu, s’attacher à un personnage et conserver quelque chose du récit après avoir refermé le livre.

Qu’est-ce qui vient généralement en premier lorsque vous imaginez une histoire ?

Très rarement une intrigue complète. Tout commence plutôt par une image, un lieu ou une situation qui fait immédiatement naître une question.

Je peux imaginer une femme arrivant seule dans une maison inconnue, une lumière sous une porte ou un personnage confronté à un détail que lui seul semble remarquer. Je cherche alors à comprendre ce qui l’a conduit jusque-là et ce que cette scène pourrait révéler.

L’histoire se construit progressivement autour de ce premier point d’ancrage. Les lieux prennent souvent une importance particulière : ils ne constituent pas seulement un décor, mais influencent l’atmosphère et l’évolution des personnages.

Notez-vous immédiatement les idées qui vous viennent ?

J’essaie, car elles ont une étrange tendance à surgir lorsque je ne suis absolument pas en mesure de les noter : sous la douche, au volant ou au moment précis où je commence à m’endormir.

Sur le moment, je suis toujours persuadée que l’idée est tellement évidente que je m’en souviendrai forcément. Dix minutes plus tard, il n’en reste généralement qu’une impression très vague.

J’ai ainsi retrouvé un jour une note dans mon téléphone indiquant simplement : « la fenêtre, le jeudi, elle sait ». Cela devait certainement être remarquable. Je cherche encore à comprendre pourquoi.

3 h 27 – La Marque du silence : écrire ce qui a été tu

Ce premier roman s’inspire d’une histoire vraie. Quel en a été le point de départ ?

À l’origine, il y a une histoire intimement liée au poids des non-dits. Elle met en lumière ce que l’on peut enfouir durant des années et la manière dont les secrets familiaux ou les blessures de l’enfance continuent parfois à façonner une vie d’adulte.

Le récit suit une femme qui décide enfin d’affronter ce qui a été tu trop longtemps. Son regard ne se porte pas uniquement sur les événements passés, mais sur l’empreinte qu’ils ont laissée dans son présent.

La fiction m’a permis de créer une certaine distance et de donner une portée plus universelle à cette expérience. Au-delà d’un parcours individuel, le texte aborde la mémoire, la culpabilité, la peur de parler et la nécessité de se reconstruire.

Le silence est-il le véritable personnage central de ce roman ?

D’une certaine manière, oui. Il ne constitue pas une simple absence de paroles : il agit sur les personnages, déforme leurs relations et influence leur perception des événements.

Il peut d’abord sembler protéger, avant de devenir une prison. Ce qui m’intéresse, c’est précisément cette frontière fragile entre ce que l’on choisit de taire et ce que l’on n’a jamais été autorisé à exprimer.

À quel moment devient-il plus douloureux de garder le silence que de parler ? Et que se passe-t-il lorsque les mots finissent enfin par émerger ?

Pourquoi avoir décidé de retirer temporairement ce premier roman de la vente afin de le réécrire ?

Cette décision répond d’abord à des raisons personnelles, auxquelles s’est ajoutée la volonté de reprendre le texte avec davantage de recul.

Un premier livre conserve forcément la trace de l’autrice que l’on était au moment de son écriture. Avec le temps et l’expérience, le regard évolue : certains passages apparaissent différemment, des déséquilibres deviennent plus visibles et certaines émotions demandent à être exprimées avec davantage de justesse.

Ce retrait n’a donc rien d’un renoncement. Il me permet au contraire d’accorder à cette histoire le temps et le travail qu’elle mérite, afin que sa nouvelle version corresponde pleinement à ce que je souhaite aujourd’hui transmettre.

Est-il difficile de revenir sur un texte aussi personnel ?

Oui, parce que le reprendre ne consiste pas seulement à modifier des phrases. Il faut accepter de rouvrir certaines portes, de retrouver les émotions liées à son écriture et de regarder autrement ce que l’on avait raconté une première fois.

Tout l’enjeu consiste à améliorer le texte sans effacer ce qui lui a donné naissance. Je veux préserver sa sincérité et sa force tout en lui apportant le recul acquis depuis.

Certains jours, le travail avance avec évidence. D’autres, je déplace une virgule, je la remets exactement au même endroit dix minutes plus tard et je considère malgré tout que ma journée n’a pas été totalement improductive.

Que souhaitez-vous apporter à cette nouvelle version ?

Je souhaite avant tout rendre la progression émotionnelle plus juste et approfondir certains aspects sans tout expliquer. Certains passages doivent gagner en intensité ; d’autres, au contraire, ont besoin d’être épurés pour laisser davantage de place aux sensations et à l’interprétation du lecteur.

Il s’agit aussi de mieux équilibrer ce qui est montré, suggéré ou volontairement laissé dans l’ombre.

Mon objectif n’est pas de raconter une autre histoire, mais de donner à celle-ci la forme, la profondeur et la force qu’elle mérite.

Le titre 3 h 27 vous a-t-il déjà joué quelques tours ?

Oui. Depuis que ce titre existe, je ne regarde plus jamais une horloge affichant 3 h 27 de la même manière.

Il m’est arrivé de me réveiller au milieu de la nuit, de consulter l’heure et de découvrir précisément 3 h 27. Ma première pensée a été : « Voilà une coïncidence intéressante. » La seconde : « Je n’ai absolument aucune envie de savoir ce qu’elle signifie. »

Depuis, lorsque je travaille tard sur le manuscrit, j’évite parfois de regarder l’heure. C’est plus prudent pour mon imagination… et beaucoup mieux pour mon sommeil.

Sous le ciel de Toscane : la lumière et les secondes chances

Après l’intensité de votre premier roman, aviez-vous besoin d’explorer un univers plus lumineux ?

Oui. J’avais envie d’une tonalité plus douce, sans pour autant renoncer à la profondeur des émotions.

L’histoire commence elle aussi par une blessure : Lucie vient de vivre une rupture qui a bouleversé ses repères. Mais, cette fois, je souhaitais regarder davantage vers ce qui peut renaître après l’épreuve.

Il ne s’agissait pas de prétendre qu’un changement de décor suffit à tout réparer, mais de raconter comment les rencontres, le temps et les gestes les plus simples peuvent progressivement ouvrir une nouvelle voie.

Quelle image a donné naissance à Sous le ciel de Toscane ?

Celle d’une femme arrivant seule dans une maison d’hôtes, avec une valise préparée trop vite et le sentiment de ne plus savoir exactement où se trouve sa place.

Lucie pense s’accorder une simple parenthèse, loin de Paris et de ce qu’elle vient de vivre. Pourtant, ce séjour va peu à peu l’obliger à regarder autrement ses choix, ses attentes et la manière dont elle envisage son avenir.

L’histoire s’est construite autour de ce déplacement, d’abord géographique, puis profondément intérieur.

Pourquoi avoir choisi précisément la Toscane ?

La Toscane possède une identité immédiatement évocatrice : les collines, les vignes, les villages anciens, les maisons baignées de soleil et les longues tables dressées sous la treille.

Je ne voulais cependant pas en faire un simple décor de carte postale. Son rythme, ses paysages et son art de vivre devaient créer un contraste avec l’agitation intérieure de Lucie.

Ce cadre lui offre l’espace nécessaire pour ralentir et entendre enfin ce qu’elle avait cessé d’écouter. La Toscane accompagne ainsi son évolution presque comme un personnage à part entière.

Avez-vous effectué beaucoup de recherches pour recréer cette atmosphère italienne ?

Oui, et cette partie du travail s’est révélée assez dangereuse pour mon appétit.

Je pouvais commencer par une recherche très sérieuse sur l’architecture d’un village toscan et me retrouver, quarante minutes plus tard, à comparer plusieurs recettes italiennes pour déterminer celle que Lorenzo aurait réellement préparée.

À certains moments, mon historique donnait l’impression que je préparais simultanément un voyage, l’ouverture d’une maison d’hôtes et un examen de cuisine italienne.

Je me suis également promenée virtuellement dans plusieurs villages. Il m’est arrivé de m’égarer sur une petite route au milieu des oliviers et de ne plus retrouver l’endroit que je cherchais. Même devant un écran, mon sens de l’orientation reste fidèle à lui-même.

Qui est Lucie, l’héroïne du roman ?

Lucie est une femme dont les certitudes viennent de s’effondrer. Lorsqu’elle arrive en Italie, elle ne possède ni projet précis ni solution miraculeuse. Elle cherche surtout à mettre de la distance entre elle et une vie dans laquelle elle ne se reconnaît plus.

Elle observe beaucoup, hésite et tente d’abord de conserver le contrôle. Ce qui me touche chez elle, c’est justement la lenteur de son évolution. Elle ne change pas soudainement de personnalité et n’oublie pas ce qu’elle a vécu.

Elle apprend progressivement à faire des choix qui lui appartiennent et à retrouver une part d’elle-même qu’elle avait délaissée.

Et Lorenzo ?

Lorenzo est un homme discret, passionné de cuisine, qui s’exprime davantage par ses gestes que par de grandes déclarations.

Je tenais à ce qu’il ne soit pas présenté comme celui qui vient sauver Lucie. Il ne cherche ni à précipiter leur relation ni à effacer son passé. Il lui laisse au contraire l’espace nécessaire pour avancer à son propre rythme.

Sa présence réveille des émotions qu’elle croyait éteintes, mais elle l’oblige surtout à se demander si elle est encore capable d’accueillir quelque chose de nouveau dans sa vie.

Lorenzo s’est-il toujours appelé Lorenzo ?

Pas tout à fait. Pendant quelques pages, j’ai essayé de lui donner un autre prénom. Cela ne fonctionnait absolument pas.

Il avait beau être un personnage fictif, j’avais l’impression qu’il refusait catégoriquement de répondre. Les scènes perdaient quelque chose et je revenais sans cesse au prénom Lorenzo.

J’ai fini par céder. Les personnages ont parfois des exigences très précises pour des personnes qui, techniquement, n’existent pas.

La cuisine joue-t-elle un rôle particulier dans cette histoire ?

Oui. Elle constitue pour Lorenzo une manière de communiquer lorsque les mots ne suffisent pas.

Les repas créent aussi des espaces de rencontre. Autour d’une table, les personnages se découvrent autrement, les barrières deviennent moins rigides et certaines conversations peuvent enfin avoir lieu.

La cuisine est également liée à la transmission et aux souvenirs. Elle raconte un lieu, une histoire et une manière de prendre soin des autres.

Le seul inconvénient est qu’écrire ces scènes donnait systématiquement faim. Plusieurs passages ont donc été rédigés avec une assiette de pâtes à proximité, uniquement, bien entendu, par souci de rigueur documentaire.

Pourquoi était-il important de proposer une romance réaliste ?

Je voulais éviter qu’une rencontre amoureuse soit présentée comme une solution immédiate à toutes les difficultés de Lucie.

Le lien qui se crée avec Lorenzo progresse avec leurs hésitations, leurs peurs et les limites que chacun doit apprendre à respecter. L’attachement ne remplace pas le chemin personnel de Lucie : il l’accompagne.

La romance ne raconte donc pas seulement la possibilité d’aimer quelqu’un de nouveau. Elle parle aussi de la capacité à se faire de nouveau confiance et à accepter que l’avenir puisse être différent de ce que l’on avait imaginé.

Malgré leurs atmosphères très différentes, 3 h 27 – La Marque du silence et Sous le ciel de Toscane ont-ils un point commun ?

Oui. Dans les deux histoires, une femme arrive à un moment où elle ne peut plus continuer à vivre exactement comme avant.

Dans 3 h 27 – La Marque du silence, elle doit affronter ce qui a été enfoui et trouver les mots pour reprendre possession de son histoire. Dans Sous le ciel de Toscane, Lucie doit accepter de quitter ce qui n’existe plus et se rendre disponible à une autre vie.

Les chemins empruntés sont très différents, mais les deux romans interrogent notre rapport au passé et la possibilité de ne plus le laisser décider entièrement de notre avenir.

Dans les coulisses de l’écriture

Vous passez de la romance contemporaine au récit psychologique. Qu’est-ce qui vous attire dans cette liberté ?

J’aime pouvoir choisir la tonalité qui correspond le mieux à l’histoire que je souhaite raconter, sans devoir entrer dans une case déterminée à l’avance.

Certains sujets appellent une écriture douce et lumineuse ; d’autres ont besoin d’une tension plus forte ou d’une atmosphère inquiétante. Le changement de registre me permet d’adapter ma manière d’écrire à ce que vivent les personnages.

La cohérence de mon univers ne repose donc pas sur un genre unique, mais sur mon intérêt pour les trajectoires intimes, les moments de rupture et les décisions capables de modifier une existence.

Votre écriture est souvent décrite comme sensible et immersive. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je souhaite que le lecteur ne reste pas à distance de la scène, mais qu’il ait le sentiment de la traverser aux côtés des personnages.

Pour créer cette proximité, je m’appuie beaucoup sur les perceptions : un bruit qui revient, une odeur associée à un souvenir, la sensation d’un tissu ou un détail du paysage que le personnage est le seul à remarquer.

Il n’est pas nécessaire de tout décrire. Un élément précis, choisi au bon moment, peut suffire à installer une ambiance ou à révéler un état intérieur avant même qu’il soit formulé.

L’immersion naît aussi du rythme, de ce que l’on montre et de ce que l’on choisit volontairement de laisser hors champ.

À quoi ressemble une journée d’écriture pour vous ?

Il existe la journée d’écriture idéale et la journée d’écriture réelle.

Dans la première, tout est parfaitement calme, je sais précisément quelle scène je vais écrire et les phrases apparaissent dans le bon ordre.

Dans la seconde, je relis le passage de la veille, je décide de vérifier un détail qui me semble soudain indispensable et je découvre, quarante-cinq minutes plus tard, que je suis en train de consulter des informations qui ne figureront probablement jamais dans le roman.

Une fois véritablement entrée dans une scène, en revanche, je peux oublier l’heure et rester longtemps avec les personnages. C’est souvent lorsque le monde extérieur se fait plus discret que l’histoire devient la plus présente.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Je n’ai pas besoin d’un objet particulier ni d’un rituel très codifié, mais j’aime retrouver progressivement le rythme du texte.

Je commence généralement par relire les dernières pages écrites. Cela me permet de revenir dans l’état d’esprit des personnages et de vérifier l’endroit émotionnel exact où je les ai laissés.

Je lis aussi certains passages à voix haute. L’oreille repère immédiatement une phrase trop lourde, une répétition ou un rythme qui ne fonctionne pas. Il arrive alors que ce qui semblait parfaitement fluide à l’écran devienne soudain beaucoup moins convaincant une fois prononcé.

Vos personnages respectent-ils toujours le chemin que vous aviez prévu pour eux ?

Rarement. Certains personnages ont une conception très personnelle de la discipline narrative.

Un personnage initialement secondaire peut prendre davantage de place parce que sa voix, ses réactions ou sa relation avec le protagoniste apportent quelque chose que je n’avais pas anticipé.

À l’inverse, d’autres entrent dans l’histoire avec beaucoup d’assurance, persuadés qu’ils vont occuper plusieurs chapitres, puis voient leur rôle considérablement réduit lors de la réécriture.

La vie littéraire peut parfois être cruelle.

Du roman à la fiction sonore

Vous êtes également la créatrice du podcast narratif Zones Sensibles. Comment est né ce projet ?

Le projet est né de mon envie de donner une voix à des histoires courtes et d’explorer ce qui se produit lorsqu’un texte quitte la page pour devenir une expérience sonore.

J’ai commencé par enregistrer un récit pour entendre ce qu’il devenait une fois raconté. La voix, les pauses et les variations d’intensité lui ont immédiatement apporté une dimension différente. Certains passages ont gagné en force ; d’autres ont dû être entièrement repensés.

Cette première expérience m’a donné envie de créer une série de fictions autonomes, psychologiques ou criminelles, parfois douces, parfois beaucoup plus sombres. Chaque épisode de Zones Sensibles plonge ainsi l’auditeur dans une situation où un détail, un souvenir ou un geste apparemment anodin peut faire vaciller la réalité.

Qu’est-ce que l’écriture sonore vous a appris ?

Écrire pour l’oreille oblige à aller à l’essentiel. L’auditeur ne peut pas revenir aussi facilement sur une phrase qu’un lecteur tournant les pages d’un livre : le texte doit donc rester clair sans devenir trop explicatif.

Le son m’a également appris à considérer les pauses comme de véritables éléments narratifs. Un silence placé au bon moment peut installer un doute, prolonger une émotion ou rendre une scène beaucoup plus inquiétante.

La fiction audio laisse enfin une grande place à l’imagination. Il suffit parfois d’un bruit, d’une respiration ou d’un changement dans la voix pour faire apparaître tout un décor. Cette expérience m’a rendue plus attentive à la cadence des phrases et à la puissance de la suggestion lorsque je reviens à l’écriture romanesque.

L’enregistrement d’un podcast réserve-t-il quelques surprises ?

Régulièrement. Il suffit que je commence une prise particulièrement réussie pour qu’un véhicule passe, qu’une porte claque ou qu’un bruit jusque-là parfaitement discret devienne soudain assourdissant dans le micro.

Il m’est arrivé de terminer un passage très intense, de laisser quelques secondes de silence dramatique et de découvrir à la réécoute qu’un camion effectuait une marche arrière exactement au même moment.

L’effet était saisissant, mais pas tout à fait celui que j’avais imaginé. J’ai donc recommencé la scène, en espérant que le camion, lui, considère son intervention comme terminée.

Le livre, les lecteurs et la vie d’autrice

Comment avez-vous vécu le passage du manuscrit au livre imprimé ?

La publication rend soudain tangible quelque chose qui, pendant très longtemps, n’a existé que dans un fichier informatique.

Tenir le premier exemplaire est un moment très particulier. On observe la couverture, on feuillette les pages et on vérifie discrètement si le titre est toujours correctement orthographié, comme s’il avait pu changer pendant le transport.

Vient ensuite l’attente des premiers retours, avec un mélange de curiosité, de fierté et d’appréhension. On affirme que l’on ne consultera pas les ventes ou les commentaires toutes les cinq minutes. Personnellement, j’ai probablement tenu une douzaine de minutes.

Quel rapport entretenez-vous avec les retours des lecteurs ?

Ils sont précieux parce que chaque personne entre dans un livre avec sa propre histoire et remarque des éléments différents.

Certains lecteurs s’attachent à un personnage auquel je ne pensais pas avoir accordé une place particulière. D’autres relèvent un détail que j’avais presque oublié ou proposent une interprétation à laquelle je n’avais jamais pensé.

Il est aussi très émouvant de découvrir qu’une scène ou une émotion a été reçue exactement comme je l’espérais. Ces échanges révèlent ce que le texte devient lorsqu’il quitte son autrice et commence à vivre dans l’imaginaire de quelqu’un d’autre.

Connaissez-vous parfois le syndrome de la page blanche ?

Oui, même si la page n’est pas toujours véritablement blanche. Elle peut contenir trois phrases que l’on relit pendant une heure en essayant de comprendre pourquoi elles refusent obstinément de fonctionner.

Lorsque cela arrive, je reviens aux personnages : que veulent-ils à cet instant ? Qu’essaient-ils d’éviter ? Que ne sont-ils pas encore prêts à reconnaître ?

La réponse permet souvent de retrouver le mouvement de la scène. Et si elle ne vient pas, j’accepte de passer provisoirement à autre chose. Certains passages ont simplement besoin que l’on cesse de les regarder avec insistance pour finir par se débloquer.

Quelle est, selon vous, la plus grande difficulté de l’écriture ?

Conserver suffisamment de recul sur une histoire que l’on connaît intimement.

À force de vivre avec les personnages, on finit par lire non seulement ce qui se trouve sur la page, mais aussi tout ce que l’on avait l’intention d’y mettre. Il faut alors vérifier que les émotions, les informations et les enchaînements sont réellement perceptibles pour quelqu’un qui découvre le récit.

L’autre difficulté consiste à décider qu’un texte est terminé. Il restera toujours un mot à remplacer ou une phrase à ajuster. À un moment, il faut accepter de ne plus le retenir et de le confier aux lecteurs.

Et la plus grande joie ?

Voir les personnages devenir suffisamment vivants pour commencer à me surprendre.

Au départ, ils ne sont qu’une idée, quelques traits de caractère ou une fonction dans l’intrigue. Puis ils développent une voix, des habitudes et une façon singulière de réagir.

Le moment où une scène prend une direction que je n’avais pas anticipée est particulièrement stimulant. Je ne cherche alors plus seulement à construire l’histoire : j’ai moi aussi envie de découvrir ce qu’il va se passer.

Que diriez-vous à une personne qui aimerait écrire mais qui n’ose pas commencer ?

Je lui dirais de ne pas attendre de se sentir totalement prête, légitime ou certaine d’aller jusqu’au bout. Cette assurance vient rarement avant les premières pages.

Un premier jet n’est pas une vitrine : c’est un espace de travail. Il peut être maladroit, incomplet et très éloigné du livre que l’on imagine. Son rôle est simplement d’exister pour que l’on puisse ensuite le transformer.

Il ne faut pas non plus comparer ses débuts au roman achevé d’un autre auteur, car on ne voit jamais les hésitations, les versions abandonnées ni les mois de travail qui se cachent derrière l’ouvrage publié.

Il faut commencer par écrire. Le reste se construit ensuite.

Et maintenant ?

Quels projets occupent actuellement votre écriture ?

La réécriture de 3 h 27 – La Marque du silence constitue aujourd’hui un travail important. Je veux prendre le temps nécessaire pour redonner à ce premier texte toute sa justesse et préparer son retour dans une version pleinement aboutie.

Je souhaite également poursuivre l’aventure de Zones Sensibles et continuer à expérimenter les possibilités de la fiction audio.

D’autres histoires commencent naturellement à apparaître, parfois sous la forme d’une scène, d’une voix ou de quelques notes encore mystérieuses. Je préfère pour le moment leur laisser le temps de trouver leur véritable direction.

Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore vos histoires ?

Je les inviterais simplement à choisir la porte qui correspond le mieux à leur envie du moment.

Ils peuvent partir en Italie avec Lucie et Lorenzo dans Sous le ciel de Toscane, attendre le retour de 3 h 27 – La Marque du silence ou entrer, le temps d’un épisode, dans l’univers sonore de Zones Sensibles.

Ces projets empruntent des chemins différents, mais portent la même invitation : entrer dans une atmosphère, rencontrer des personnages et accepter de se laisser surprendre.

J’espère surtout que chaque lecteur ou auditeur pourra y trouver une émotion, une question ou une histoire qu’il n’aura pas immédiatement envie de quitter.

Sous le ciel de Toscane est disponible aux Éditions Orialis et auprès des libraires.

3 h 27 – La Marque du silence est actuellement en cours de réécriture.

Le podcast narratif Zones Sensibles, écrit et conté par Marie Phoel’s, est accessible sur les principales plateformes d’écoute.

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Anna Lu