Marie Phoel’s

« J’écris pour donner une forme à ce qui reste souvent invisible. »

Marie Phoel’s refuse de choisir entre l’ombre et la lumière. D’un roman à l’autre, elle explore des univers très différents, passant d’un récit profondément intime à une histoire de reconstruction baignée de soleil, avant de plonger ses lecteurs au cœur d’un thriller domestique où les apparences se fissurent une à une.

Son premier roman, 3 h 27 – La Marque du silence, est né d’une histoire vraie intimement liée aux non-dits, aux blessures de l’enfance et aux secrets qui continuent de façonner une vie bien après les événements. Temporairement retiré de la vente, le texte fait aujourd’hui l’objet d’une réécriture approfondie. Marie Phoel’s souhaite lui apporter toute la justesse, la profondeur et la force que cette histoire très personnelle exige.

Avec Sous le ciel de Toscane, elle emprunte ensuite un chemin plus lumineux. Aux côtés de Lucie, une femme dont les certitudes viennent de s’effondrer, elle raconte la reconstruction, les secondes chances et ces rencontres qui ne réparent pas miraculeusement les blessures, mais peuvent ouvrir une nouvelle voie. La Toscane, ses paysages, ses saveurs et son rythme deviennent le décor sensible d’un déplacement autant géographique qu’intérieur.

Une famille presque parfaite marque son retour vers une atmosphère plus sombre. Une photographie de la cuisine familiale, publiée sur Instagram par un compte inconnu, suffit à faire vaciller le quotidien de Clara et Thomas. Derrière l’image d’un foyer paisible se cachent un incendie ancien, des silences soigneusement entretenus et des vérités que certains auraient préféré ne jamais voir remonter à la surface.

Ces trois romans semblent appartenir à des univers éloignés. Pourtant, ils sont traversés par les mêmes interrogations : que faisons-nous de ce qui nous a blessés ? Combien de temps peut-on vivre avec ce qui n’a jamais été dit ? Et que reste-t-il lorsque les certitudes sur lesquelles nous avons construit notre existence commencent à s’effondrer ?

Marie Phoel’s écrit sur les moments de bascule, lorsque ses personnages ne peuvent plus continuer à vivre exactement comme avant. Qu’ils cherchent à reprendre possession de leur histoire, à accueillir une seconde chance ou à comprendre qui menace leur famille, tous doivent affronter une vérité capable de transformer leur regard sur le passé.

Dans cette nouvelle interview, Marie Phoel’s revient sur la naissance et la réécriture de 3 h 27 – La Marque du silence, la lumière de Sous le ciel de Toscane et la tension psychologique d’Une famille presque parfaite. Elle évoque également son évolution, ses habitudes de travail et cette liberté qui lui permet de changer de registre sans jamais renoncer à ce qui demeure au cœur de son écriture : les émotions humaines, les secrets et la reconstruction.

Écrire entre l’ombre et la lumière

Comment vous définiriez-vous en tant qu’autrice ?

Je me définirais comme une autrice qui refuse de choisir entre l’ombre et la lumière.

Je peux avoir envie d’écrire une histoire douce et chaleureuse, puis ressentir le besoin de me tourner vers un récit beaucoup plus sombre ou psychologique. Je ne souhaite pas m’enfermer dans un genre précis, car la tonalité dépend avant tout de l’histoire qui s’impose à moi et des émotions que je veux explorer.

3 h 27 – La Marque du silence, Sous le ciel de Toscane et Une famille presque parfaite empruntent des chemins très différents. Pourtant, ils parlent tous de personnages arrivés à un moment charnière de leur existence. Quelque chose les oblige à regarder autrement leur passé, leur famille ou la vie qu’ils pensaient avoir construite.

Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris pour donner une forme à ce qui reste souvent invisible : une peur que l’on dissimule, un souvenir qui refuse de disparaître, une absence, une blessure ou une parole que l’on n’a jamais réussi à prononcer.

La fiction permet d’approcher ces réalités à travers des personnages, sans chercher à apporter des réponses toutes faites. Elle offre la possibilité de comprendre leurs contradictions, les raisons qui les poussent à partir ou à rester, et ce qui peut finalement les aider à avancer.

J’écris également pour créer une véritable expérience de lecture. J’aime que le lecteur puisse entrer dans une atmosphère, ressentir un lieu, s’attacher à un personnage et conserver quelque chose de l’histoire après avoir refermé le livre.

Qu’est-ce qui vient en premier lorsque vous imaginez un roman ?

Très rarement une intrigue complète. Tout commence plutôt par une image, un lieu ou une situation qui fait immédiatement naître une question.

Je peux imaginer une femme arrivant seule dans une maison inconnue, une lumière sous une porte ou une photographie qui n’aurait jamais dû être prise. Je cherche alors à comprendre ce qui a conduit le personnage jusque-là et ce que cette scène pourrait révéler.

L’histoire se construit progressivement autour de ce premier point d’ancrage. Les lieux prennent souvent une importance particulière dans mes romans : ils ne constituent pas seulement un décor, mais influencent l’atmosphère, les émotions et l’évolution des personnages.

Notez-vous immédiatement les idées qui vous viennent ?

J’essaie, car elles ont une étrange tendance à surgir lorsque je ne suis absolument pas en mesure de les noter : sous la douche, au volant ou au moment précis où je commence à m’endormir.

Sur le moment, je suis toujours persuadée que l’idée est tellement évidente que je m’en souviendrai forcément. Dix minutes plus tard, il n’en reste généralement qu’une impression très vague.

J’ai ainsi retrouvé un jour une note dans mon téléphone indiquant simplement : « La fenêtre, le jeudi, elle sait. » Cela devait certainement être remarquable. Je cherche encore à comprendre pourquoi.

3 h 27 – La Marque du silence : écrire ce qui a été tu

Votre premier roman s’inspire d’une histoire vraie. Quel en a été le point de départ ?

À l’origine, il y a une histoire intimement liée au poids des non-dits. Elle met en lumière ce que l’on peut enfouir durant des années et la manière dont les secrets familiaux ou les blessures de l’enfance continuent parfois à façonner une vie d’adulte.

Le récit suit une femme qui décide enfin d’affronter ce qui a été tu trop longtemps. Son regard ne se porte pas uniquement sur les événements passés, mais également sur l’empreinte qu’ils ont laissée dans son présent.

La fiction m’a permis de créer une certaine distance et de donner une portée plus universelle à cette expérience. Au-delà d’un parcours individuel, le texte aborde la mémoire, la culpabilité, la peur de parler et la nécessité de se reconstruire.

Le silence est-il le véritable personnage central du roman ?

D’une certaine manière, oui.

Le silence ne constitue pas une simple absence de paroles. Il agit sur les personnages, déforme leurs relations et influence leur perception des événements. Il peut d’abord sembler protéger, avant de devenir une prison.

Ce qui m’intéresse, c’est précisément cette frontière fragile entre ce que l’on choisit de taire et ce que l’on n’a jamais été autorisé à exprimer. À quel moment devient-il plus douloureux de garder le silence que de parler ? Et que se passe-t-il lorsque les mots finissent enfin par émerger ?

Pourquoi avoir retiré temporairement ce premier roman de la vente ?

Cette décision répond d’abord à des raisons personnelles, auxquelles s’est ajoutée la volonté de reprendre le texte avec davantage de recul.

Un premier livre conserve forcément la trace de l’autrice que l’on était au moment de son écriture. Avec le temps et l’expérience, le regard évolue. Certains passages apparaissent différemment, des déséquilibres deviennent plus visibles et certaines émotions demandent à être exprimées avec davantage de justesse.

Ce retrait n’est donc absolument pas un renoncement. Il me permet au contraire d’accorder à cette histoire le temps et le travail qu’elle mérite, afin que sa nouvelle version corresponde pleinement à ce que je souhaite transmettre aujourd’hui.

Est-il difficile de revenir sur un texte aussi personnel ?

Oui, car le reprendre ne consiste pas seulement à modifier des phrases. Il faut accepter de rouvrir certaines portes, de retrouver les émotions liées à son écriture et de regarder autrement ce que l’on avait raconté une première fois.

Tout l’enjeu consiste à améliorer le texte sans effacer ce qui lui a donné naissance. Je souhaite préserver sa sincérité et sa force tout en lui apportant le recul que j’ai acquis depuis.

Certains jours, le travail avance avec évidence. D’autres, je déplace une virgule, je la remets exactement au même endroit dix minutes plus tard et je considère malgré tout que ma journée n’a pas été totalement improductive.

Que souhaitez-vous apporter à cette nouvelle version ?

Je souhaite rendre la progression émotionnelle plus juste et approfondir certains aspects sans nécessairement tout expliquer.

Certains passages doivent gagner en intensité. D’autres, au contraire, ont besoin d’être épurés pour laisser davantage de place aux sensations et à l’interprétation du lecteur. Il s’agit également de mieux équilibrer ce qui est montré, suggéré ou volontairement laissé dans l’ombre.

Mon objectif n’est pas de raconter une autre histoire, mais de donner à celle-ci la forme, la profondeur et la force qu’elle mérite.

Sous le ciel de Toscane : la lumière et les secondes chances

Après l’intensité de 3 h 27 – La Marque du silence, aviez-vous besoin d’explorer un univers plus lumineux ?

Oui. J’avais envie d’une tonalité plus douce, sans pour autant renoncer à la profondeur des émotions.

L’histoire commence elle aussi par une blessure : Lucie vient de vivre une rupture qui a bouleversé tous ses repères. Mais, cette fois, je souhaitais regarder davantage vers ce qui peut renaître après l’épreuve.

Il ne s’agissait pas de prétendre qu’un changement de décor suffit à tout réparer, mais de raconter comment les rencontres, le temps et les gestes les plus simples peuvent progressivement ouvrir une nouvelle voie.

Quelle image a donné naissance à ce roman ?

Celle d’une femme arrivant seule dans une maison d’hôtes, avec une valise préparée trop vite et le sentiment de ne plus savoir exactement où se trouve sa place.

Lucie pense s’accorder une simple parenthèse, loin de Paris et de ce qu’elle vient de vivre. Pourtant, ce séjour va peu à peu l’obliger à regarder autrement ses choix, ses attentes et la manière dont elle envisage son avenir.

L’histoire s’est construite autour de ce déplacement, d’abord géographique, puis profondément intérieur.

Pourquoi avoir choisi la Toscane ?

La Toscane possède une identité immédiatement évocatrice : les collines, les vignes, les villages anciens, les maisons baignées de soleil et les longues tables dressées sous la treille.

Je ne voulais cependant pas en faire un simple décor de carte postale. Son rythme, ses paysages et son art de vivre devaient créer un contraste avec l’agitation intérieure de Lucie.

Ce cadre lui offre l’espace nécessaire pour ralentir et entendre enfin ce qu’elle avait cessé d’écouter. La Toscane accompagne ainsi son évolution presque comme un personnage à part entière.

Qui sont Lucie et Lorenzo ?

Lucie est une femme dont les certitudes viennent de s’effondrer. Lorsqu’elle arrive en Italie, elle ne possède ni projet précis ni solution miraculeuse. Elle cherche surtout à mettre de la distance entre elle et une vie dans laquelle elle ne se reconnaît plus.

Ce qui me touche chez elle, c’est la lenteur de son évolution. Elle ne change pas soudainement de personnalité et n’oublie pas ce qu’elle a vécu. Elle apprend progressivement à faire des choix qui lui appartiennent et à retrouver une part d’elle-même qu’elle avait délaissée.

Lorenzo est un homme discret, passionné de cuisine, qui s’exprime davantage par ses gestes que par de grandes déclarations. Je tenais à ce qu’il ne soit pas présenté comme celui qui vient sauver Lucie. Il lui laisse au contraire l’espace nécessaire pour avancer à son propre rythme.

Sa présence réveille des émotions qu’elle croyait éteintes, mais elle l’oblige surtout à se demander si elle est encore capable d’accueillir quelque chose de nouveau dans sa vie.

Pourquoi était-il important de proposer une romance réaliste ?

Je voulais éviter qu’une rencontre amoureuse soit présentée comme une solution immédiate à toutes les difficultés de Lucie.

Le lien qui se crée avec Lorenzo progresse avec leurs hésitations, leurs peurs et les limites que chacun doit apprendre à respecter. L’attachement ne remplace pas le chemin personnel de Lucie : il l’accompagne.

La romance ne raconte donc pas seulement la possibilité d’aimer quelqu’un de nouveau. Elle parle aussi de la capacité à se faire de nouveau confiance et à accepter que l’avenir puisse être différent de ce que l’on avait imaginé.

Une famille presque parfaite : lorsque le danger entre dans la maison

Après la lumière de la Toscane, pourquoi revenir vers un univers plus sombre ?

J’avais envie de retrouver une tension psychologique plus forte et d’explorer un danger qui ne vient pas d’un lieu inconnu, mais de l’intérieur même du foyer.

La maison représente généralement un refuge. C’est l’endroit où l’on pense pouvoir fermer la porte sur le monde extérieur, protéger ses enfants et préserver son intimité. Je trouvais donc particulièrement inquiétant d’imaginer que quelqu’un puisse franchir cette frontière sans laisser de trace.

Avec Une famille presque parfaite, je voulais partir d’un quotidien apparemment paisible et le faire vaciller progressivement. Le danger ne surgit pas brutalement : il s’installe par petites touches, à travers une image, une information ou un détail que personne ne devrait connaître.

Quelle idée a été le véritable point de départ du roman ?

Tout est parti d’une photographie publiée sur les réseaux sociaux.

Je me suis demandé ce que l’on ressentirait en découvrant sur Instagram une image de sa propre cuisine prise depuis l’intérieur de la maison. Une photographie parfaitement banale pour n’importe qui, mais terrifiante pour ceux qui reconnaissent immédiatement le lieu.

Cette idée contenait déjà tout ce qui m’intéressait : l’intrusion, la perte de contrôle et la certitude que quelqu’un observe une famille d’assez près pour connaître ses habitudes.

À partir de cette première image, les questions sont apparues naturellement. Qui a pris la photographie ? Comment cette personne est-elle entrée ? Que cherche-t-elle à révéler ? Et surtout, pourquoi cette famille en particulier ?

Pourquoi avoir choisi les réseaux sociaux comme porte d’entrée du danger ?

Parce qu’ils entretiennent une relation très particulière avec l’intimité.

Nous y publions volontairement des fragments de nos vies, mais nous choisissons généralement ce que nous souhaitons montrer. Dans le roman, ce contrôle disparaît : ce n’est plus Clara qui décide de l’image de sa famille. Une personne anonyme s’empare de son quotidien et expose ce qu’elle voulait maintenir à l’abri des regards.

Ce renversement crée une inquiétude très contemporaine. Le téléphone, que l’on garde toujours près de soi, devient le moyen par lequel la menace pénètre dans la maison. Chaque notification peut annoncer une nouvelle photographie ou la révélation d’un détail supplémentaire.

Le roman parle-t-il uniquement d’une famille observée ?

Non. L’intrusion constitue le point de départ, mais le véritable danger vient de ce qu’elle oblige les personnages à regarder.

Dix ans auparavant, un incendie a détruit la maison de Thomas et coûté la vie à Élise, sa première compagne. Clara pensait connaître cette histoire et avoir construit avec lui une vie nouvelle. Les publications du compte anonyme vont pourtant faire apparaître des contradictions, réveiller des souvenirs et fragiliser tout ce qu’elle croyait savoir.

La question n’est donc pas seulement de découvrir qui observe cette famille. Il faut également comprendre pourquoi certains secrets ont été conservés et combien de mensonges ont été nécessaires pour construire ce foyer presque parfait.

Derrière l’image de la famille parfaite

Qui est Clara au début du roman ?

Clara est une femme qui pense connaître l’histoire de l’homme avec lequel elle partage sa vie. Elle sait que Thomas a traversé un drame et croit avoir accepté la part de passé qui accompagne leur couple.

Ensemble, ils ont construit un quotidien paisible, entouré de leurs enfants. Ce foyer représente pour elle quelque chose de précieux : un équilibre obtenu après les épreuves, qu’elle imagine suffisamment solide pour résister au reste.

Lorsque les premières photographies apparaissent, Clara cherche donc une explication rationnelle. Mais chaque nouvelle publication fragilise un peu plus ce qu’elle croyait savoir. Son inquiétude ne vient pas seulement de la menace extérieure : elle naît aussi des silences de Thomas et des contradictions de ceux qui l’entourent.

Comment maintenir le doute sans rendre tous les personnages artificiellement suspects ?

Je ne voulais pas que les personnages deviennent de simples suspects disposés autour de Clara pour entretenir le suspense.

Chacun devait posséder ses propres raisons de parler, de se taire ou de déformer une partie de la vérité. Un silence ne cache pas nécessairement une culpabilité. Il peut également venir de la peur, de la honte, du désir de protéger quelqu’un ou de l’impossibilité d’affronter un souvenir.

Toute la difficulté consistait à préserver cette ambiguïté. Le lecteur doit pouvoir comprendre les réactions des personnages tout en continuant à se demander ce qu’ils ne disent pas.

Quelle place les enfants occupent-ils dans cette histoire ?

Les enfants rendent la menace beaucoup plus concrète.

Tant que les publications concernent uniquement la maison ou le passé des adultes, Clara peut encore essayer de se convaincre qu’elle maîtrise la situation. Mais lorsque les images et les messages se rapprochent des enfants, l’inquiétude change de nature. Elle ne peut plus se permettre d’attendre ni d’ignorer les incohérences.

Noé joue également un rôle essentiel parce qu’il pose les questions que les adultes cherchent précisément à éviter. Il perçoit leurs silences, leurs changements d’attitude et les fragments de vérité qu’ils tentent de dissimuler.

Le regard d’un enfant peut être particulièrement déstabilisant : il ne possède pas toutes les informations, mais il remarque parfois avec une grande justesse ce que les adultes s’efforcent de ne pas voir.

Quelle a été la principale difficulté pendant l’écriture ?

Il fallait révéler progressivement les secrets sans perdre le lecteur ni lui donner trop tôt les clés du mystère.

Chaque réponse devait faire naître une nouvelle question, mais les retournements ne pouvaient pas exister uniquement pour provoquer la surprise. Ils devaient rester cohérents avec les personnages, leur passé et les décisions qu’ils avaient prises.

J’ai aussi beaucoup travaillé sur le rythme. Le danger devait se rapprocher progressivement, tandis que Clara perdait peu à peu confiance dans les personnes qui l’entouraient et dans sa propre lecture des événements.

Le véritable enjeu n’était pas seulement de savoir qui se cachait derrière le compte anonyme, mais de montrer ce qui arrive à une famille lorsque les mensonges censés la protéger commencent à produire l’effet inverse.

Trois romans, un même fil invisible

3 h 27 – La Marque du silence, Sous le ciel de Toscane et Une famille presque parfaite semblent très différents. Qu’est-ce qui les relie ?

Leurs atmosphères et leurs genres sont différents, mais ils racontent tous un moment où un personnage ne peut plus continuer à vivre exactement comme avant.

Dans 3 h 27 – La Marque du silence, une femme doit affronter ce qui a été enfoui et trouver les mots nécessaires pour reprendre possession de son histoire.

Dans Sous le ciel de Toscane, Lucie doit accepter que la vie qu’elle avait imaginée n’existe plus et se rendre progressivement disponible à une autre possibilité.

Dans Une famille presque parfaite, Clara découvre que le foyer qu’elle croyait connaître repose sur des silences, des contradictions et des vérités qui menacent tout ce qu’elle a construit.

Les chemins empruntés sont très différents, mais mes trois romans interrogent notre rapport au passé et la possibilité de ne plus le laisser décider entièrement de notre avenir.

Vos personnages sont-ils toujours confrontés à une forme de bascule ?

Oui. C’est probablement ce qui relie le plus profondément mes histoires.

J’aime écrire sur l’instant où une certitude se fissure. Ce moment peut naître d’une révélation douloureuse, d’une rupture ou d’une simple photographie publiée sur les réseaux sociaux. Quelque chose oblige soudain le personnage à regarder sa vie autrement.

À partir de là, il ne peut plus revenir exactement à l’existence qu’il menait auparavant. Il doit choisir entre continuer à détourner le regard ou accepter de traverser l’inconfort, la peur et parfois la douleur nécessaires pour avancer.

Dans les coulisses de l’écriture

Vous passez du récit intime à la romance contemporaine, puis au thriller psychologique. Qu’est-ce qui vous attire dans cette liberté ?

J’aime pouvoir choisir la tonalité qui correspond le mieux à l’histoire que je souhaite raconter, sans devoir entrer dans une case déterminée à l’avance.

Certains sujets appellent une écriture douce et lumineuse. D’autres ont besoin d’une tension plus forte, d’une atmosphère inquiétante ou d’une narration qui laisse progressivement apparaître ce que les personnages cherchent à dissimuler.

Changer de registre me permet d’adapter mon écriture à ce qu’ils traversent. La cohérence de mon univers ne repose donc pas sur un genre unique, mais sur mon intérêt pour les trajectoires intimes, les moments de rupture et les décisions capables de modifier une existence.

Votre écriture est souvent décrite comme sensible et immersive. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je souhaite que le lecteur ne reste pas à distance de la scène, mais qu’il ait le sentiment de la traverser aux côtés des personnages.

Pour créer cette proximité, je m’appuie beaucoup sur les perceptions : un bruit qui revient, une odeur associée à un souvenir, la sensation d’un tissu ou un détail du paysage que le personnage est le seul à remarquer.

Il n’est pas nécessaire de tout décrire. Un élément précis, choisi au bon moment, peut suffire à installer une ambiance ou à révéler un état intérieur avant même qu’il soit formulé.

L’immersion naît aussi du rythme, de ce que l’on montre et de ce que l’on choisit volontairement de laisser hors champ.

À quoi ressemble une journée d’écriture pour vous ?

Il existe la journée d’écriture idéale et la journée d’écriture réelle.

Dans la première, tout est parfaitement calme, je sais précisément quelle scène je vais écrire et les phrases apparaissent dans le bon ordre.

Dans la seconde, je relis le passage de la veille, je décide de vérifier un détail qui me semble soudain indispensable et je découvre, quarante-cinq minutes plus tard, que je suis en train de consulter des informations qui ne figureront probablement jamais dans le roman.

Une fois véritablement entrée dans une scène, en revanche, je peux oublier l’heure et rester longtemps avec les personnages. C’est souvent lorsque le monde extérieur se fait plus discret que l’histoire devient la plus présente.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Je n’ai pas besoin d’un objet particulier ni d’un rituel très codifié, mais j’aime retrouver progressivement le rythme du texte.

Je commence généralement par relire les dernières pages écrites. Cela me permet de revenir dans l’état d’esprit des personnages et de vérifier l’endroit émotionnel exact où je les ai laissés.

Je lis aussi certains passages à voix haute. L’oreille repère immédiatement une phrase trop lourde, une répétition ou un rythme qui ne fonctionne pas. Il arrive alors que ce qui semblait parfaitement fluide à l’écran devienne soudain beaucoup moins convaincant une fois prononcé.

Vos personnages respectent-ils toujours le chemin que vous aviez prévu pour eux ?

Rarement. Certains personnages ont une conception très personnelle de la discipline narrative.

Un personnage initialement secondaire peut prendre davantage de place parce que sa voix, ses réactions ou sa relation avec le protagoniste apportent quelque chose que je n’avais pas anticipé.

À l’inverse, d’autres entrent dans l’histoire avec beaucoup d’assurance, persuadés qu’ils vont occuper plusieurs chapitres, puis voient leur rôle considérablement réduit lors de la réécriture.

La vie littéraire peut parfois être cruelle.

Du roman à la fiction sonore

Vous êtes également la créatrice du podcast narratif Zones Sensibles. Comment est né ce projet ?

Le projet est né de mon envie de donner une voix à des histoires courtes et d’explorer ce qui se produit lorsqu’un texte quitte la page pour devenir une expérience sonore.

J’ai commencé par enregistrer un récit pour entendre ce qu’il devenait une fois raconté. La voix, les pauses et les variations d’intensité lui ont immédiatement apporté une dimension différente. Certains passages ont gagné en force ; d’autres ont dû être entièrement repensés.

Cette première expérience m’a donné envie de créer une série de fictions autonomes, psychologiques ou criminelles, parfois douces, parfois beaucoup plus sombres. Chaque épisode de Zones Sensibles plonge ainsi l’auditeur dans une situation où un détail, un souvenir ou un geste apparemment anodin peut faire vaciller la réalité.

Qu’est-ce que l’écriture sonore vous a appris ?

Écrire pour l’oreille oblige à aller à l’essentiel. L’auditeur ne peut pas revenir aussi facilement sur une phrase qu’un lecteur tournant les pages d’un livre : le texte doit donc rester clair sans devenir trop explicatif.

Le son m’a également appris à considérer les pauses comme de véritables éléments narratifs. Un silence placé au bon moment peut installer un doute, prolonger une émotion ou rendre une scène beaucoup plus inquiétante.

La fiction audio laisse enfin une grande place à l’imagination. Il suffit parfois d’un bruit, d’une respiration ou d’un changement dans la voix pour faire apparaître tout un décor. Cette expérience m’a rendue plus attentive à la cadence des phrases et à la puissance de la suggestion lorsque je reviens à l’écriture romanesque.

L’enregistrement d’un podcast réserve-t-il quelques surprises ?

Régulièrement. Il suffit que je commence une prise particulièrement réussie pour qu’un véhicule passe, qu’une porte claque ou qu’un bruit jusque-là parfaitement discret devienne soudain assourdissant dans le micro.

Il m’est arrivé de terminer un passage très intense, de laisser quelques secondes de silence dramatique et de découvrir à la réécoute qu’un camion effectuait une marche arrière exactement au même moment.

L’effet était saisissant, mais pas tout à fait celui que j’avais imaginé. J’ai donc recommencé la scène, en espérant que le camion, lui, considère son intervention comme terminée.

Le livre, les lecteurs et la vie d’autrice

Comment avez-vous vécu le passage du manuscrit au livre imprimé ?

La publication rend soudain tangible quelque chose qui, pendant très longtemps, n’a existé que dans un fichier informatique.

Tenir le premier exemplaire est un moment très particulier. On observe la couverture, on feuillette les pages et on vérifie discrètement si le titre est toujours correctement orthographié, comme s’il avait pu changer pendant le transport.

Vient ensuite l’attente des premiers retours, avec un mélange de curiosité, de fierté et d’appréhension. On affirme que l’on ne consultera pas les ventes ou les commentaires toutes les cinq minutes. Personnellement, j’ai probablement tenu une douzaine de minutes.

Quel rapport entretenez-vous avec les retours des lecteurs ?

Ils sont précieux parce que chaque personne entre dans un livre avec sa propre histoire et remarque des éléments différents.

Certains lecteurs s’attachent à un personnage auquel je ne pensais pas avoir accordé une place particulière. D’autres relèvent un détail que j’avais presque oublié ou proposent une interprétation à laquelle je n’avais jamais pensé.

Il est aussi très émouvant de découvrir qu’une scène ou une émotion a été reçue exactement comme je l’espérais. Ces échanges révèlent ce que le texte devient lorsqu’il quitte son autrice et commence à vivre dans l’imaginaire de quelqu’un d’autre.

Connaissez-vous parfois le syndrome de la page blanche ?

Oui, même si la page n’est pas toujours véritablement blanche. Elle peut contenir trois phrases que l’on relit pendant une heure en essayant de comprendre pourquoi elles refusent obstinément de fonctionner.

Lorsque cela arrive, je reviens aux personnages : que veulent-ils à cet instant ? Qu’essaient-ils d’éviter ? Que ne sont-ils pas encore prêts à reconnaître ?

La réponse permet souvent de retrouver le mouvement de la scène. Et si elle ne vient pas, j’accepte de passer provisoirement à autre chose. Certains passages ont simplement besoin que l’on cesse de les regarder avec insistance pour finir par se débloquer.

Quelle est, selon vous, la plus grande difficulté de l’écriture ?

Conserver suffisamment de recul sur une histoire que l’on connaît intimement.

À force de vivre avec les personnages, on finit par lire non seulement ce qui se trouve sur la page, mais aussi tout ce que l’on avait l’intention d’y mettre. Il faut alors vérifier que les émotions, les informations et les enchaînements sont réellement perceptibles pour quelqu’un qui découvre le récit.

L’autre difficulté consiste à décider qu’un texte est terminé. Il restera toujours un mot à remplacer ou une phrase à ajuster. À un moment, il faut accepter de ne plus le retenir et de le confier aux lecteurs.

Et la plus grande joie ?

Voir les personnages devenir suffisamment vivants pour commencer à me surprendre.

Au départ, ils ne sont qu’une idée, quelques traits de caractère ou une fonction dans l’intrigue. Puis ils développent une voix, des habitudes et une façon singulière de réagir.

Le moment où une scène prend une direction que je n’avais pas anticipée est particulièrement stimulant. Je ne cherche alors plus seulement à construire l’histoire : j’ai moi aussi envie de découvrir ce qu’il va se passer.

Que diriez-vous à une personne qui aimerait écrire mais qui n’ose pas commencer ?

Je lui dirais de ne pas attendre de se sentir totalement prête, légitime ou certaine d’aller jusqu’au bout. Cette assurance vient rarement avant les premières pages.

Un premier jet n’est pas une vitrine : c’est un espace de travail. Il peut être maladroit, incomplet et très éloigné du livre que l’on imagine. Son rôle est simplement d’exister pour que l’on puisse ensuite le transformer.

Il ne faut pas non plus comparer ses débuts au roman achevé d’un autre auteur, car on ne voit jamais les hésitations, les versions abandonnées ni les mois de travail qui se cachent derrière l’ouvrage publié.

Il faut commencer par écrire. Le reste se construit ensuite.

Et maintenant ?

Quels projets occupent actuellement votre écriture ?

La réécriture de 3 h 27 – La Marque du silence constitue aujourd’hui un travail important. Je souhaite prendre le temps nécessaire pour redonner à ce premier texte toute sa justesse et préparer son retour dans une version pleinement aboutie.

Après l’écriture d’Une famille presque parfaite, j’ai également besoin de laisser décanter les idées qui commencent déjà à apparaître. Certaines prennent la forme d’une scène, d’une voix ou de quelques notes encore mystérieuses. Je préfère leur laisser le temps de trouver leur véritable direction avant de décider laquelle deviendra un nouveau roman.

Je souhaite enfin poursuivre l’aventure de Zones Sensibles et continuer à expérimenter les possibilités offertes par la fiction audio.

Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore vos histoires ?

Je les inviterais simplement à choisir la porte qui correspond le mieux à leur envie du moment.

Ils peuvent partir en Italie avec Lucie et Lorenzo dans Sous le ciel de Toscane, entrer dans la maison de Clara et Thomas avec Une famille presque parfaite, attendre le retour de 3 h 27 – La Marque du silence ou plonger, le temps d’un épisode, dans l’univers sonore de Zones Sensibles.

Ces histoires empruntent des chemins différents, mais portent la même invitation : entrer dans une atmosphère, rencontrer des personnages et accepter de se laisser surprendre.

J’espère surtout que chaque lecteur ou auditeur pourra y trouver une émotion, une question ou une histoire qu’il n’aura pas immédiatement envie de quitter.

Une famille presque parfaite est à découvrir aux Éditions Orialis.

3 h 27 – La Marque du silence est actuellement en cours de réécriture.

Le podcast narratif Zones Sensibles, écrit et conté par Marie Phoel’s, est accessible sur les principales plateformes d’écoute.

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Anna Lu