Anna Lu
Autrice au ton franc, incisif et volontiers teinté d’humour, Anna Lu puise dans les injustices, les trahisons et les défaites de l’existence la matière de ses histoires.
Qu’elle explore la noirceur humaine ou raconte la possibilité d’un nouveau départ, elle cherche toujours cette lueur qui permet à ses personnages de résister, de se relever et de reprendre leur destin en main.
Avec Les Pérégrinations de Victoire et Topaze, elle entraîne ses lecteurs dans un récit placé sous le signe de la reconstruction, de l’amitié et des secondes chances.
Anna Lu nous parle de ce qui déclenche une histoire, de ses nuits d’écriture, de ses cahiers divisés en deux et du parcours mouvementé qui l’a conduite jusqu’à la publication. Une rencontre sincère avec une autrice qui reconnaît volontiers écrire « contre », mais qui tient surtout à faire apparaître la lumière au cœur de la noirceur.
Écrire « contre »
Comment avez-vous vécu cet exercice consistant à parler de vous et de votre écriture ?
Je l’ai trouvé beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît ! Il m’est souvent plus facile d’inventer la vie de mes personnages que d’expliquer ce qui me pousse à écrire. Dès qu’il faut parler de soi, les réponses deviennent beaucoup moins évidentes.
Savez-vous pourquoi vous écrivez ?
Pas vraiment. Ce dont je suis sûre, en revanche, c’est que j’écris « contre ». Il me faut un opposant, quelque chose ou quelqu’un auquel me confronter.
Je dois donc tuer beaucoup de gens. C’est mieux de le faire dans la fiction et, surtout, beaucoup plus pratique : on peut continuer à mener une vie presque normale sans avoir à fournir trop d’explications à son entourage.
Contre quoi écrivez-vous ?
Contre les défaites, les injustices et tout ce que la vie nous impose parfois sans nous demander notre avis. Je pense notamment à la trahison de ceux que l’on a aimés, mais il existe bien d’autres blessures capables de nourrir une histoire.
L’écriture devient alors une forme de vengeance symbolique, mais aussi une revanche. Elle offre la possibilité de reprendre le contrôle, de redistribuer les rôles et, lorsqu’on le souhaite, de rendre enfin la justice un peu plus satisfaisante que dans la réalité.
L’écriture permet-elle de réparer ce que la vie a abîmé ?
Elle ne répare probablement pas tout, mais elle compense. Elle permet de transformer une blessure, une colère ou un sentiment d’injustice en quelque chose qui peut être raconté et partagé.
La réalité ne se réécrit pas. La fiction, heureusement, est beaucoup plus conciliante.
De l’étincelle à l’histoire
Quel peut être le point de départ d’une nouvelle histoire ?
Il n’existe pas de réponse très claire, parce que l’inspiration peut surgir de presque n’importe où.
Ce peut être un article de journal, une rencontre dans un café, une conversation qui dérape dans l’absurde ou encore une musique qui tourne en boucle. Un détail apparemment insignifiant suffit parfois à ouvrir une brèche et à faire apparaître une situation, une voix ou un personnage.
Il n’y a pas forcément d’intrigue à ce stade. Seulement quelque chose qui retient mon attention et me donne envie d’aller voir un peu plus loin.
Savez-vous immédiatement ce que cette première idée va devenir ?
Pas toujours. Le point de départ peut être très précis tandis que tout le reste demeure encore incertain.
Une image, une phrase ou une impression constitue parfois la première pièce d’un ensemble dont j’ignore encore la forme. Je commence alors à chercher ce qui se cache derrière : qui sont les personnages, ce qui leur est arrivé et pourquoi cette situation mérite de devenir une histoire.
L’écriture permet progressivement de relier les éléments et de découvrir une direction qui n’était pas nécessairement évidente au commencement.
Certaines idées s’imposent-elles plus fortement que d’autres ?
Oui. Certaines restent à l’état de quelques mots notés dans un cahier et ne vont jamais plus loin. D’autres reviennent régulièrement, parfois longtemps après leur apparition.
Lorsqu’une idée continue à occuper mon esprit alors que je pensais l’avoir laissée de côté, c’est généralement qu’elle contient quelque chose qui mérite d’être exploré.
Elle finit par devenir insistante. À partir de ce moment-là, le plus simple est encore de céder et de commencer à écrire.
Entre euphorie et réécriture
Comment vivez-vous les différentes phases de la rédaction ?
Je connais des phases d’euphorie et d’autres de profonde remise en question.
L’euphorie apparaît généralement lorsque je franchis le cap des deux heures du matin. À ce moment-là, l’histoire semble parfaitement fluide, les personnages savent exactement ce qu’ils doivent faire et je pourrais presque croire que le livre va s’écrire tout seul.
Le lendemain, le regard est parfois différent. Ce qui me paraissait brillant au cœur de la nuit demande soudain quelques ajustements. C’est souvent à partir de là que commence la réécriture.
Quel rythme adoptez-vous lorsque l’histoire est bien lancée ?
Un bon rythme, pour moi, correspond à environ cinq pages par jour.
Ce n’est pas une règle absolue ni un objectif que je cherche à atteindre à tout prix. Certaines scènes demandent davantage de temps, tandis que d’autres s’écrivent avec beaucoup plus de facilité.
Mais lorsque l’histoire est véritablement lancée, ces cinq pages quotidiennes me permettent de rester proche des personnages et de ne pas perdre le mouvement du récit.
Écrivez-vous directement sur ordinateur ?
Non. Je commence généralement par gribouiller dans des cahiers avant de passer à l’ordinateur. J’imprime ensuite le texte afin de le relire et de le réécrire sur papier.
À mes débuts, j’utilisais des cahiers dont je divisais les pages en deux : le premier jet à gauche et le texte corrigé à droite.
Cette organisation permettait de voir immédiatement la transformation du passage. Elle avait aussi l’avantage de donner l’impression très rassurante que même les pages les plus raturées obéissaient à une méthode parfaitement maîtrisée.
Pourquoi avez-vous besoin d’imprimer votre texte pour le retravailler ?
Le regard n’est pas tout à fait le même sur une feuille et sur un écran.
Une fois imprimé, le texte devient plus concret. Les répétitions, les maladresses ou les ruptures de rythme apparaissent parfois plus clairement. Je peux annoter, barrer, déplacer et revenir sur une phrase sans avoir l’impression qu’elle disparaît définitivement.
Le papier conserve les traces du travail. Il permet de voir non seulement le texte, mais aussi tout le chemin parcouru pour parvenir à sa forme actuelle.
La réécriture est-elle une contrainte ou une nouvelle étape de création ?
C’est une véritable étape de création.
Le premier jet permet à l’histoire d’exister. La réécriture lui apprend ensuite à tenir debout. Elle oblige à interroger les scènes, à préciser les intentions et à supprimer ce qui détourne l’attention de l’essentiel.
Elle peut être exigeante, parfois agaçante, mais elle permet aussi de se rapprocher progressivement du livre que l’on cherchait à écrire depuis le début.
Le chemin vers la publication
Quel rôle vos premiers lecteurs ont-ils joué dans votre parcours ?
Les premiers lecteurs ont joué un rôle essentiel. Leurs retours m’ont permis de découvrir le texte à travers d’autres regards et de comprendre ce qui fonctionnait réellement au-delà de mes propres intentions.
Ces échanges ont été particulièrement fructueux. Une remarque, une question ou une réaction inattendue peut révéler une faiblesse, mais aussi confirmer la force d’une scène ou d’un personnage.
Il faut parfois accepter que le lecteur ne voie pas exactement ce que l’on pensait avoir écrit. Ce décalage peut être déstabilisant, mais il est souvent très utile pour faire évoluer le manuscrit.
Comment avez-vous vécu votre parcours jusqu’à la publication ?
Avec beaucoup d’enthousiasme au départ, puis beaucoup de déceptions et une immense incompréhension face au marché du livre.
Lorsqu’on termine un manuscrit, on imagine parfois que le plus difficile est derrière soi. On découvre rapidement que l’écriture du mot « fin » ne constitue pas réellement la fin du parcours.
Il faut chercher à comprendre un milieu complexe, envoyer son texte, attendre des réponses et apprendre à ne pas considérer chaque silence comme un jugement définitif sur son travail.
Malgré les déceptions, les échanges avec mes premiers lecteurs et la conviction que cette histoire méritait d’exister m’ont permis de continuer.
Avez-vous parfois envisagé de renoncer ?
Les déceptions obligent forcément à se poser la question. Lorsqu’un projet auquel on a consacré beaucoup de temps ne rencontre pas immédiatement l’écho espéré, le doute s’installe.
Mais renoncer aurait signifié laisser toute la place à ces refus et à ces incompréhensions. J’ai préféré poursuivre, retravailler le texte et continuer à chercher la personne qui saurait voir ce qu’il pouvait devenir.
Dans l’écriture comme dans la publication, l’obstination finit parfois par être une qualité.
Que représente la rencontre avec une maison d’édition prête à défendre votre projet ?
C’est la satisfaction de rencontrer enfin un éditeur qui ne se contente pas de recevoir un manuscrit, mais qui est prêt à le comprendre, à le porter et à l’accompagner jusqu’aux lecteurs.
Cette rencontre donne une réalité nouvelle au projet. Le texte devient un livre en devenir, avec une couverture, une mise en page, une date de parution et une véritable place dans un catalogue.
Dans mon cas, cette maison d’édition est évidemment Orialis !
La lumière dans la noirceur
Que souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent de vos livres ?
La lumière dans la noirceur.
Même lorsque l’histoire explore la violence, la trahison ou l’injustice, je souhaite qu’il subsiste une ouverture. Elle peut prendre la forme d’une rencontre, d’un geste, d’une fidélité ou simplement de la capacité d’un personnage à continuer malgré ce qu’il a traversé.
Cette lumière n’efface pas la noirceur, mais elle empêche celle-ci d’avoir le dernier mot.
Cette lumière est-elle également présente dans vos récits les plus sombres ?
Oui, parce qu’une noirceur absolue finirait par devenir uniforme.
Pour qu’une ombre existe, il faut nécessairement une source de lumière, même fragile. Ce contraste permet de révéler les personnages autrement et de montrer ce qu’ils sont encore capables de préserver lorsque tout semble leur échapper.
La tendresse, l’humour, l’amour ou la solidarité peuvent alors surgir dans les endroits les plus inattendus. Ce sont souvent ces instants qui donnent toute leur force aux passages plus sombres.
Sans lumière, l’ombre ne se voit pas.
Pourquoi aimez-vous passer d’un univers sombre à un récit plus lumineux ?
Parce que ces deux registres ne sont pas aussi éloignés qu’ils peuvent le paraître.
Un récit lumineux peut naître d’une blessure, d’une perte ou d’un besoin de reconstruction. À l’inverse, une histoire sombre peut laisser une place à l’espoir, à la résistance ou à la possibilité de recommencer.
Ce qui m’intéresse n’est donc pas uniquement la tonalité du roman, mais la manière dont les personnages réagissent à ce que la vie leur impose.
Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore votre univers ?
Je leur dirais de ne pas trop se fier aux apparences.
Mes histoires les plus lumineuses peuvent cacher des blessures profondes, tandis que les plus sombres laissent toujours passer un peu d’espoir. Ils y croiseront peut-être quelques morts — j’ai déjà expliqué pourquoi — mais surtout des personnages qui résistent, se relèvent et cherchent leur propre chemin vers la lumière.
J’espère qu’ils y trouveront une émotion, une question ou un personnage qu’ils n’auront pas immédiatement envie de quitter.
Les Pérégrinations de Victoire et Topaze est disponible aux Éditions Orialis et auprès des libraires.

