Yann Vénète

« Les autres ne nous appartiennent pas. »

Yann Vénète écrit d’abord par amour de la langue française, de ses sonorités et des harmonies qu’elle permet de faire naître. Bien avant le roman, il découvre la poésie et comprend, dès l’enfance, que les mots peuvent dessiner, exprimer les blessures et donner une forme durable à ce que la parole ne parvient pas toujours à transmettre.

Malgré plusieurs tentatives romanesques restées inachevées et un manque de confiance longtemps entretenu par le sentiment de ne pas maîtriser suffisamment la langue, il persévère. L’écriture devient pour lui un travail de patience et de construction, presque de sculpture : les premières esquisses, les plans et les personnages naissent toujours sur le papier avant de rejoindre l’écran.

Pour son bien est né du croisement de deux personnalités. Celle d’un ami, Aliouki, dont la douceur, la liberté et la profonde bienveillance ont fasciné l’auteur ; et celle de l’homme qu’il fut autrefois, animé par un besoin de contrôler les autres qu’il lui a fallu apprendre à réfréner.

À travers des personnages complexes, capables du meilleur comme du pire, Yann Vénète refuse toute vision manichéenne des rapports humains. Il interroge l’altruisme, la possession, la liberté et cette difficulté essentielle : aimer quelqu’un sans chercher à décider de ce qui serait bon pour lui.

Dans cette interview, il revient sur son amour précoce de la poésie, la lente maturation de son roman, sa manière très personnelle de construire une histoire et un parcours éditorial semé d’obstacles. Il partage surtout la conviction qui traverse Pour son bien : aimer les autres, c’est aussi apprendre à les laisser vivre.

Quand les mots commencent à dessiner

Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris d’abord par amour pour la langue. J’ai toujours été sensible aux harmonies de la langue française, à la diversité de ses sonorités et à toutes les nuances qu’elle permet d’exprimer.

Avant même de vouloir raconter des histoires, j’ai aimé les mots pour eux-mêmes : leur rythme, leur musique et la manière dont ils peuvent s’assembler pour faire apparaître une image ou une émotion. C’est sans doute pour cette raison que j’ai commencé par la poésie.

Vous souvenez-vous de votre tout premier texte ?

Oui. J’avais sept ou huit ans et j’ai écrit un poème consacré à la création du monde par Dieu en sept jours. C’est à ce moment-là que j’ai compris que les mots pouvaient dessiner.

Ils permettaient de faire apparaître des paysages, des personnages et des sensations qui n’existaient jusque-là que dans mon imagination. Cette découverte m’a profondément marqué.

Quelles lectures ont accompagné cette découverte de l’écriture ?

Je suis rapidement tombé amoureux de poètes comme Baudelaire ou Rimbaud. Leurs textes m’ont montré que l’écriture pouvait accueillir la souffrance et lui donner une forme.

À mon tour, j’ai déversé sur le papier ce que je ne parvenais pas toujours à exprimer autrement. C’était réparateur. Écrire peut être aussi puissant que parler, mais les mots écrits demeurent. Cette permanence possède quelque chose de très grisant.

Pourtant, vous avez longtemps douté de votre capacité à écrire…

Oui. Pendant longtemps, j’ai eu honte de mon niveau en français alors même que j’éprouvais une très forte envie d’enrichir mon écriture. Ce décalage entre le désir et le sentiment de ne pas être à la hauteur m’a beaucoup freiné.

J’ai connu plusieurs échecs en essayant d’écrire un roman. Je commençais, puis je n’arrivais pas à aller jusqu’au bout. Mais j’ai continué. La persévérance m’a finalement permis de dépasser cette peur et de trouver peu à peu la manière d’écrire qui me correspondait.

Ethan, ou le portrait d’une liberté

Un personnage particulier a-t-il été le point de départ de votre histoire ?

Ethan est directement inspiré d’Aliouki, une personne d’une liberté folle. Je suis jaloux de cette liberté, de sa douceur et de cette incroyable capacité à rester positif.

En créant Ethan, j’ai voulu peindre Aliouki à ma façon, avec des mots. C’est ma manière d’en faire ma Mona Lisa et d’offrir à ce qu’il m’a inspiré une forme d’éternité à travers cette histoire.

J’ai donné à Ethan un passé sombre afin de rendre sa lumière encore plus éclatante. Son parcours devait faire ressortir les efforts que demande le véritable altruisme. Cela paraît tellement simple d’être aussi gentil qu’Aliouki… et pourtant, ça ne l’est pas.

Aliouki s’inspire directement de cet ami ?

Oui, même si le personnage appartient pleinement à la fiction. Aliouki est inspiré par une personne d’une liberté extraordinaire. Je crois pouvoir dire que je suis jaloux de cette liberté.

J’ai voulu le peindre à ma manière, avec des mots. C’est une façon d’en faire ma Mona Lisa, de saisir quelque chose de sa lumière et de lui offrir une forme d’éternité à travers cette histoire.

Pourquoi lui avoir inventé un passé beaucoup plus sombre ?

Je voulais que sa douceur et sa luminosité ne paraissent jamais faciles ou naïves. Il peut sembler simple d’être aussi gentil que lui, mais cela ne l’est pas.

En lui créant un parcours sombre, je souhaitais faire ressortir les efforts que demande le véritable altruisme. La bonté n’est pas forcément une disposition naturelle ou une absence de blessures : elle peut aussi être un choix, renouvelé chaque jour malgré ce que l’on a vécu.

Cette opposition constitue-t-elle le ressort essentiel du roman ?

Oui. Pour son bien repose sur la rencontre entre une personne qui cherche à protéger les autres en les contrôlant et une autre qui incarne une forme de liberté, de douceur et d’acceptation.

À travers leur relation, je voulais explorer la frontière entre l’attention sincère et la possession. On peut croire agir pour le bien de quelqu’un tout en l’empêchant de vivre selon ses propres choix. C’est cette contradiction qui nourrit profondément l’histoire.

Donner à chaque personnage sa part d’ombre et de lumière

Quelle a été la principale difficulté rencontrée pendant l’écriture de Pour son bien ?

Le travail sur les personnages a été particulièrement exigeant. Je déteste le manichéisme et je ne crois pas que l’on puisse simplement diviser les êtres humains entre les gentils et les méchants.

Personne n’est entièrement bon ou mauvais. Chacun porte ses contradictions, ses blessures, ses faiblesses et ses élans de générosité. Je voulais que mes personnages possèdent suffisamment de relief pour que cette complexité soit perceptible.

Souhaitiez-vous que les lecteurs puissent comprendre tous les personnages ?

Je voulais qu’ils puissent s’attacher à chacun d’entre eux, même lorsque certains commettent des actes terribles. Il fallait donc leur donner une histoire, des émotions et une part d’humanité sans pour autant effacer la gravité de leurs choix.

Trouver cet équilibre a été très compliqué. Je ne souhaitais ni les condamner trop rapidement ni les rendre artificiellement sympathiques. Je voulais simplement qu’ils demeurent humains, avec leurs bons et leurs mauvais côtés.

Comment construisez-vous des personnalités aussi complexes ?

Tout commence par une écriture manuelle. Je peux essayer différentes méthodes ou tenter d’instaurer des rituels, mais c’est la seule manière de travailler qui fonctionne véritablement pour moi.

Le premier plan est toujours écrit à la main. Il en va de même pour les personnages : je note leur histoire, leur personnalité, leurs contradictions et les relations qui les unissent.

Pourquoi ce passage par le papier est-il si important ?

J’ai l’impression de devoir sculpter mon histoire. Tant que les personnages et la structure ne sont pas suffisamment solides, je ne peux pas véritablement commencer la rédaction.

L’écriture à la main me permet de façonner progressivement la matière du roman. Je ne passe à l’ordinateur que lorsque tout est en place et que je sais suffisamment qui sont mes personnages pour les laisser entrer dans l’histoire.

Une idée ancienne, un roman mûri pendant dix ans

Depuis combien de temps cette histoire vous accompagnait-elle ?

J’avais en tête l’idée d’une histoire similaire depuis plus de vingt ans, bien avant de comprendre véritablement l’enjeu qui se cachait derrière ce que j’imaginais.

Le récit existait donc déjà sous une forme très imprécise, comme une intuition que je n’étais pas encore capable de développer. Il lui manquait une rencontre et, surtout, une expérience personnelle qui lui donnerait tout son sens.

Cette rencontre a-t-elle été celle d’Aliouki ?

Oui. Lorsque j’ai rencontré Aliouki, j’ai été immédiatement bouleversé. J’ai d’abord cru être tombé follement amoureux de lui, puis, après quelques jours, j’ai compris que ce que je ressentais était différent.

J’ai alors cherché à comprendre la nature de cet attachement. J’ai analysé mes sentiments très froidement, presque comme on pratiquerait la dissection d’un corps, pour tenter d’identifier ce qui m’attirait autant chez lui.

Qu’avez-vous découvert à travers cette introspection ?

J’ai compris que j’étais profondément fasciné par sa liberté, sa douceur et sa manière d’être tourné vers les autres sans chercher à les posséder.

Cette rencontre m’a obligé à interroger ma propre façon d’aimer et ce besoin que j’avais pu éprouver de protéger les autres en choisissant parfois à leur place. Elle a donné une direction beaucoup plus profonde à l’histoire que je portais depuis si longtemps.

Le roman s’est-il écrit rapidement après cette prise de conscience ?

Non. Il lui a encore fallu une dizaine d’années pour arriver à maturité. Les émotions, les personnages et les véritables enjeux du récit ont eu besoin de ce temps pour trouver leur juste place.

Avec le recul, je suis heureux de ne pas avoir précipité son écriture. Certaines histoires doivent nous accompagner longtemps avant que nous soyons prêts à comprendre ce que nous voulons réellement raconter.

Un parcours éditorial fait d’élans et de désillusions

Dans quel contexte avez-vous commencé à écrire Pour son bien ?

J’ai commencé ce roman au moment où je pensais avoir trouvé un éditeur pour mon deuxième livre. Malheureusement, cette maison d’édition a fait faillite juste avant sa parution et j’ai dû me débrouiller seul pour le publier.

J’ai finalement choisi l’autoédition, mais cette expérience m’a coupé les ailes. J’ai laissé Pour son bien dans mes cartons, le temps d’aller jusqu’au bout de la publication de ce deuxième roman.

Avez-vous ensuite cherché un nouvel éditeur pour Pour son bien ?

Oui, mais le parcours a été difficile. Comme beaucoup d’auteurs, j’ai multiplié les démarches et les envois. Certaines maisons se sont montrées intéressées, mais jamais suffisamment pour aller jusqu’à la publication.

À force de déceptions, j’ai fini par arrêter d’écrire. J’avais beaucoup investi émotionnellement dans mes textes et je ne trouvais plus l’énergie nécessaire pour continuer à les défendre.

Qu’est-ce qui vous a finalement poussé à essayer une nouvelle fois ?

Les retours très positifs reçus sur mon deuxième roman autoédité m’ont redonné confiance. Ces lecteurs m’ont permis de comprendre que mon écriture pouvait toucher et que mes histoires méritaient peut-être une nouvelle chance.

J’ai alors décidé de faire une toute dernière tentative avec Pour son bien. Je voulais lui offrir la possibilité de rencontrer un éditeur capable d’en comprendre la démarche.

Comment s’est passée votre rencontre avec les Éditions Orialis ?

La relation a été immédiatement fructueuse. Les Éditions Orialis avaient pleinement adhéré à ma démarche, à mes personnages et aux thèmes que je souhaitais explorer.

Après les expériences précédentes, découvrir que mon texte avait été compris dans ce qu’il portait de plus essentiel a représenté un bonheur incroyable. Cette rencontre m’a permis de retrouver la confiance que j’avais perdue et de voir enfin Pour son bien sortir de l’ombre.

Aimer sans retenir

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Pour son bien ?

J’aimerais qu’ils retiennent avant tout que les autres ne nous appartiennent pas. Lorsque l’on aime quelqu’un, il faut savoir le laisser vivre, faire ses propres choix et suivre son propre chemin.

Aimer ne signifie pas décider à la place de l’autre, même lorsque l’on est convaincu d’agir pour son bien. Il faut parfois simplement rester à ses côtés, accueillir la personne telle qu’elle est et profiter de ce qu’elle nous apporte.

Pourquoi cette idée occupe-t-elle une place aussi importante dans votre roman ?

Parce que c’est l’une des leçons qui m’a été le plus difficile à apprendre. Le désir de protéger peut facilement se transformer en besoin de contrôler, surtout lorsque l’on pense savoir ce qui serait préférable pour l’autre.

La frontière entre l’attention et la possession peut alors devenir très fragile. C’est précisément cette ambiguïté que je voulais explorer à travers mes personnages et leurs relations.

Considérez-vous cette leçon comme définitivement acquise ?

Non, j’y travaille encore. Comprendre intellectuellement que l’autre doit rester libre est une chose ; parvenir à l’accepter pleinement dans toutes les situations en est une autre.

Mais cette leçon vaut de l’or. Elle transforme notre manière d’aimer, de regarder les autres et d’être présent auprès d’eux. Si le roman permet aux lecteurs de s’interroger sur leur propre façon de protéger, d’accompagner ou de retenir ceux qu’ils aiment, alors il aura transmis l’essentiel de ce que je souhaitais raconter.

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Frederick Candon