Frederick Candon
« J’écris parce que je ne peux pas faire autrement. »
Frederick Candon écrit là où les mots prononcés ne suffisent plus. Il confie à ses personnages les colères qu’il ne peut assouvir, les injustices qu’il ne peut réparer et les combats qu’il ne peut mener dans la réalité. Nourrie par une actualité qui lui fournit quotidiennement matière à s’indigner, son écriture devient un exutoire pleinement assumé.
Dans ses romans, les prédateurs, les impunis et ceux que leur argent ou leur notoriété semblent placer au-dessus des lois peuvent enfin être confrontés aux conséquences de leurs actes. Ses personnages accomplissent ce que beaucoup imaginent parfois tout bas : ils interviennent lorsque la justice échoue, hésite ou détourne le regard.
C’est sur cette idée que repose le point de départ de Mourir attendra : un homme décide de nettoyer ce que la justice laisse pourrir. Mais, au fil de l’écriture, une autre question s’impose et fait basculer le roman dans une direction inattendue. Une rupture que l’auteur préfère ne pas dévoiler, afin d’en préserver toute la force pour le lecteur.
Frederick Candon revendique une écriture instinctive. Les idées surgissent à toute heure sur son téléphone, avant de rejoindre son ordinateur. Sans plan préalable ni fiche de personnages, il construit ses histoires au fil de l’eau, quitte à consacrer ensuite davantage de temps aux corrections et aux retours en arrière qu’à la rédaction elle-même.
Son parcours littéraire débute il y a une quinzaine d’années avec Ma mère a la Zeimeure, une série de chroniques à la fois tendres et humoristiques consacrées à la vie de sa mère en Ehpad. Encouragé par un ami, il ose ensuite franchir le pas du roman. Depuis 2022, il en a achevé onze, poursuivant son chemin malgré les refus, les difficultés de diffusion et les propositions d’entreprises exigeant des auteurs qu’ils financent eux-mêmes leur publication.
Avec Mourir attendra, Frederick Candon interroge la frontière entre vengeance et justice, la colère qui pousse à agir et le prix que chacun doit parfois payer lorsqu’il décide de se substituer aux institutions. Un roman noir porté par une conviction : derrière chaque monstre resté impuni, il y a des victimes que l’on ne doit jamais oublier.
Dans cette interview, il revient sur la nécessité qui le pousse à écrire, son rapport à l’actualité, sa méthode de travail instinctive, ses débuts littéraires et la détermination qui lui a permis de poursuivre malgré les obstacles.
Écrire là où la justice échoue
Pourquoi écrivez-vous ?
J’écris parce que je ne peux pas faire autrement.
Il existe des choses que je peux seulement dire à voix feutrée, des colères que je ne peux pas assouvir et des injustices que je suis incapable de réparer. Les sujets d’actualité me fournissent quotidiennement de la matière : des prédateurs qui échappent aux conséquences de leurs actes, des victimes que l’on oublie et des individus que leur argent, leur pouvoir ou leur notoriété semblent protéger.
Alors, j’écris.
Vos personnages accomplissent-ils ce que vous ne pouvez pas faire dans la réalité ?
Exactement. Ils se chargent de ce que je ne peux pas exécuter moi-même.
Ils éliminent les prédateurs, les cafards, les impunis et les salopards qui pensent pouvoir agir sans jamais avoir à rendre de comptes. À travers eux, je peux rétablir un équilibre que la réalité ne permet pas toujours de retrouver.
C’est un défoulement parfaitement assumé. La fiction offre cette liberté : elle permet de pousser une situation jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes et de donner une réponse à des injustices qui, dans le monde réel, restent parfois irrésolues.
J’écris peut-être aussi ce que beaucoup pensent tout bas sans toujours oser le formuler. Mais le roman permet d’aller plus loin que la simple vengeance. Il oblige à interroger la colère, ses raisons, ses limites et le prix qu’elle finit inévitablement par faire payer.
Un homme qui nettoie ce que la justice laisse pourrir
Comment l’idée de Mourir attendra vous est-elle venue ?
L’idée de départ est simple : celle d’un homme qui décide de nettoyer ce que la justice laisse pourrir.
Il s’attaque à ceux qui sont parvenus à échapper aux conséquences de leurs actes, à ces individus que la société connaît parfois parfaitement mais qu’elle semble incapable de condamner. Il intervient là où les institutions ont échoué et impose sa propre réponse.
Cette idée me permettait de placer au cœur du roman plusieurs questions qui me préoccupent : que reste-t-il aux victimes lorsque la justice ne peut plus rien pour elles ? Jusqu’où peut-on aller au nom de la réparation ? Et celui qui décide de punir les coupables peut-il encore prétendre défendre une forme de justice ?
Le roman a-t-il conservé cette direction initiale ?
Pas entièrement.
J’écris sans plan préétabli et je découvre donc l’histoire en même temps que mes personnages. Au fil de la rédaction, une question s’est imposée à moi. Elle a progressivement déplacé le centre du récit, changé le regard que je portais sur ce que j’étais en train d’écrire et conduit le roman vers une autre direction.
À partir de cet instant, Mourir attendra n’était plus seulement l’histoire d’un homme qui s’en prend aux monstres laissés impunis. Le texte avait basculé.
Je préfère ne pas en dire davantage, car cette évolution fait partie de l’expérience de lecture. Le lecteur doit pouvoir avancer avec ses propres certitudes, puis découvrir par lui-même ce que le roman choisit d’en faire.
Écrire au fil de l’eau
Avez-vous un rituel d’écriture particulier ?
Mes idées naissent sur mon iPhone, le jour, la nuit, n’importe quand. Dès qu’une phrase, une situation ou un personnage me traverse l’esprit, je la note, puis je me l’envoie par mail afin de la retrouver ensuite sur mon ordinateur.
Je travaille tous les jours. J’écris généralement le matin, de neuf heures à midi, puis je reprends en fin de journée, aux alentours de dix-huit heures. Cette régularité me permet de rester immergé dans l’histoire et de ne jamais m’éloigner trop longtemps de mes personnages.
Préparez-vous précisément vos romans avant de commencer à écrire ?
Non. Je ne fais ni plan, ni fiche de personnages, ni construction préalable.
J’écris au fil de l’eau, en suivant ce qui se présente. Les personnages évoluent, l’intrigue se transforme et certaines idées apparaissent uniquement parce que j’ai accepté de ne pas tout décider à l’avance. C’est d’ailleurs ainsi que Mourir attendra a fini par prendre une direction différente de celle que j’avais imaginée au départ.
Cette méthode a évidemment une contrepartie : les corrections, les relectures et les retours en arrière deviennent souvent plus chronophages que l’écriture elle-même. Je dois reprendre certains passages, vérifier la cohérence de l’ensemble et parfois réorganiser ce qui s’est construit spontanément.
Certains diront que je perds du temps. Sans doute. Mais c’est ainsi que les histoires viennent à moi, et je ne saurais probablement pas les écrire autrement.
Des chroniques tendres au premier roman
Quelle a été votre première véritable expérience avec l’écriture ?
Tout a commencé il y a une quinzaine d’années avec Ma mère a la Zeimeure, une série de chroniques à la fois humoristiques et tendres consacrées à la vie de ma mère en Ehpad.
L’humour permettait d’aborder une réalité parfois douloureuse sans nier l’émotion ni la difficulté des situations vécues. Ces textes ont constitué une première manière de transformer le quotidien en matière littéraire, de regarder autrement ce qui pouvait sembler lourd et de préserver, par les mots, des instants de vie.
À cette époque, je n’imaginais pourtant pas être capable d’écrire un roman.
Qu’est-ce qui vous a finalement poussé à tenter l’aventure ?
Un ami, grand lecteur, avait apprécié mon style et m’a encouragé à aller plus loin. Son regard m’a donné la confiance nécessaire pour essayer.
Mon premier roman, Sous l’œil de l’ange, a été publié en 2024 aux éditions L’Écharpe d’Iris. Il a reçu de bonnes critiques, notamment sur Babelio, mais n’a bénéficié d’aucun véritable soutien en matière de diffusion.
Les ventes ont donc été très faibles — soyons honnêtes. C’est d’autant plus frustrant que j’en ai écrit une suite qui, j’en suis convaincu, mérite elle aussi de rencontrer son public.
Cette première expérience ne m’a toutefois pas détourné de l’écriture. Elle m’a surtout appris qu’achever et publier un roman ne suffit pas : encore faut-il lui donner la possibilité d’être découvert par les lecteurs.
Onze romans et une détermination intacte
Quel a été votre parcours jusqu’à la publication ?
Depuis 2022, j’ai achevé onze romans.
J’ai essuyé de nombreux refus de la part des maisons d’édition traditionnelles. Dans le contexte actuel, je peux les comprendre : les éditeurs reçoivent énormément de manuscrits et ne peuvent en publier qu’une infime partie. Ces réponses négatives n’ont pourtant jamais entamé ma détermination à écrire.
Je continue parce que les histoires sont là et qu’elles demandent à être racontées. La publication compte évidemment, car un livre est destiné à rencontrer des lecteurs, mais elle ne peut pas être l’unique raison de prendre chaque jour le chemin de l’écriture.
Avez-vous été confronté à des propositions qui ne correspondaient pas à votre conception de l’édition ?
Oui, à de nombreuses reprises.
J’ai reçu des propositions d’entreprises qui se présentent comme des maisons d’édition, mais qui exigent en réalité de l’auteur qu’il achète obligatoirement un nombre parfois important d’exemplaires de son propre livre.
Je les ai toutes éconduites et je continuerai de les refuser. C’est une question de principe.
Un auteur confie son texte à un éditeur pour être accompagné, publié et défendu. Il ne devrait pas être considéré comme le premier client de son propre ouvrage. Les difficultés et les refus font partie du parcours, mais ils ne justifient pas d’accepter n’importe quelles conditions pour voir son nom imprimé sur une couverture.
Je préfère attendre la bonne rencontre plutôt que de renoncer à cette conviction.
La colère a toujours un prix
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Mourir attendra ?
J’aimerais qu’ils se souviennent que derrière chaque monstre resté impuni, il y a des victimes.
Lorsque l’actualité évoque un criminel, un prédateur ou un homme protégé par son pouvoir, l’attention se concentre souvent sur celui qui a commis les faits. On analyse sa personnalité, son parcours, ses actes ou les raisons de son impunité. Pendant ce temps, celles et ceux dont il a détruit la vie risquent de disparaître derrière son histoire.
Je voulais replacer ces victimes au cœur de la réflexion.
Votre roman interroge-t-il également les limites de la vengeance ?
Oui. La colère peut être un formidable moteur. Elle pousse à refuser l’inacceptable, à agir et à chercher une réparation lorsque tout semble avoir échoué.
Mais elle a toujours un prix.
Celui qui décide de rendre lui-même la justice ne peut pas agir sans se transformer ni sans entraîner de conséquences. La frontière entre réparation, vengeance et violence devient alors beaucoup plus fragile qu’elle n’en avait l’air.
J’aimerais que le lecteur referme le roman en ayant été bousculé dans ses certitudes. Car la vraie justice n’est pas toujours celle que l’on attend, ni même celle que l’on avait prévue au commencement de l’histoire.

