Marie de Surel

« Je ne me souviens pas d’un temps où je n’écrivais pas. »

Chez Marie de Surel, l’écriture est une présence ancienne, presque indissociable de celle qu’elle est. Depuis l’enfance, les mots l’accompagnent et lui offrent un espace où le monde ralentit, où elle peut se retrouver pleinement. Avec les années, écrire est devenu pour elle une forme d’« opium », au sens le plus tendre du terme : un refuge, mais aussi une manière de continuer à explorer le monde et la nature humaine.

Autrice de trente-cinq ouvrages, Marie de Surel refuse de s’enfermer dans un seul territoire littéraire. Son esprit vagabonde entre psychologie, sociologie, Histoire et romans feel-good, dont la légèreté apparente permet souvent d’aborder des sujets plus profonds. Elle envisage moins son parcours comme une œuvre figée que comme une exploration continue, guidée par sa curiosité et son désir de traverser des univers toujours différents.

Avec L’Encre des Vignes, l’inspiration se trouve au plus près d’elle. Installée à Dijon, au cœur de la Bourgogne, elle vit dans une région façonnée par les vignobles, où les rangs de vigne semblent écrire eux-mêmes le paysage. Ce décor s’est naturellement imposé dans le roman, jusqu’à devenir bien davantage qu’une toile de fond : une matière vivante, presque un personnage à part entière.

Mais le livre puise également sa source dans une épreuve profondément intime. Marie de Surel commence à l’écrire peu après la disparition de son époux, alors qu’elle avance elle-même sur un chemin de résilience. Si son héroïne est veuve, ce n’est donc pas un simple choix romanesque. Elle porte une part de cette traversée personnelle, enrichie par la grâce de l’ancienne éditrice de l’autrice et par la sensibilité artistique de sa nièce.

L’écriture de L’Encre des Vignes s’est pourtant imposée avec une forme d’évidence. Pour donner toute sa justesse au récit, Marie de Surel a rencontré des viticulteurs et s’est longuement documentée. Elle souhaitait que la vigne soit ressentie dans toute sa réalité, avec ses saisons, ses exigences et cette capacité à renaître après les hivers les plus rudes.

À travers ce roman, elle porte ainsi une conviction lumineuse : rien n’est jamais entièrement perdu. Comme les ceps que l’on croit morts avant que la sève ne circule de nouveau, l’être humain possède une force de résilience silencieuse et obstinée. Il lui suffit parfois de continuer à avancer pour voir apparaître la promesse d’un nouveau commencement.

Dans cette interview, Marie de Surel revient sur cette présence ancienne de l’écriture, la naissance intime de L’Encre des Vignes, son rapport à ses personnages, ses rituels de création et la foi tranquille en la vie qu’elle aimerait transmettre à ses lecteurs.

Une vie traversée par les mots

Pourquoi écrivez-vous ?

Je ne me souviens pas d’un temps où je n’écrivais pas.

L’écriture est une présence aussi ancienne que moi-même, comme si les mots avaient toujours été là, tapis quelque part, attendant simplement que je leur donne une forme. Avec les années, cette présence est devenue autre chose : une sorte d’opium, au sens le plus tendre du terme.

Écrire est le lieu où je me pose, où le monde ralentit et où je peux me retrouver entière. Ce n’est pas seulement une activité ou un moyen de raconter des histoires, mais un espace intérieur dont j’ai profondément besoin.

Vous avez écrit trente-cinq ouvrages. Comment regardez-vous ce parcours ?

J’y vois moins une œuvre qu’une exploration continue.

Mon esprit aime vagabonder entre la psychologie, la sociologie, l’Histoire ou encore ces romans que l’on qualifie de feel-good et qui, sous leur apparente légèreté, disent souvent beaucoup de l’être humain.

Je crois que je n’ai jamais su — ni vraiment souhaité — me fixer à un seul territoire. Chaque livre m’offre la possibilité d’ouvrir une nouvelle porte, de rencontrer d’autres personnages et d’interroger le monde sous un angle différent.

C’est peut-être cela, écrire, pour moi : ne jamais cesser de traverser des mondes.

Quand la Bourgogne et la vie se mêlent au roman

Pourquoi avoir choisi d’ancrer L’Encre des Vignes en Bourgogne ?

Je vis à Dijon, au cœur d’une région où la vigne façonne le paysage, le rythme des saisons et la mémoire des lieux. Ici, la terre elle-même semble écrite par les rangs de vigne.

Je ne crois pas avoir véritablement choisi ce décor. Il s’est imposé à moi avec naturel, jusqu’à finir par couler dans mon encre sans que je l’aie consciemment décidé. La vigne ne pouvait pas rester un simple arrière-plan : elle devait devenir une présence vivante, intimement liée à l’histoire et à ceux qui la traversent.

Un personnage ou un événement particulier a-t-il été le point de départ de cette histoire ?

Si mon héroïne est veuve, ce n’est pas un hasard de plume.

J’ai commencé ce roman au moment où je venais de perdre mon époux. J’avançais alors sur un chemin de résilience, l’un de ces chemins que l’on emprunte sans savoir exactement où ils conduisent et que l’écriture parvient parfois à éclairer.

Mon héroïne est née de cette traversée intime, mais elle ne se confond pas avec moi. Elle porte également quelque chose de deux femmes qui comptent beaucoup à mes yeux : mon ancienne éditrice, une très belle jeune femme dont j’ai souhaité conserver la grâce, et ma nièce, à qui j’ai emprunté sa sensibilité artistique.

Elle s’est ainsi construite à la rencontre de plusieurs présences, de plusieurs émotions et de plusieurs fragments de vie. Puis, comme tous les personnages, elle a progressivement trouvé sa propre voix et suivi son propre chemin.

Une imagination trop grande pour la classe

Quelle a été votre première expérience avec l’écriture ?

Tout a commencé à l’école, avec les rédactions. Ces pages que l’on nous demandait de remplir n’avaient rien d’un devoir pour moi : elles étaient déjà un espace de liberté.

J’étais une enfant rêveuse, le regard souvent ailleurs, et une grande dévoreuse de livres. À force d’habiter les histoires des autres, l’envie m’est venue d’inventer les miennes. Cette faim de lecture a fini par déborder naturellement vers l’écriture.

Saviez-vous déjà que vous deviendriez écrivaine ?

Non, je n’en avais pas encore conscience.

J’avais simplement une imagination peut-être un peu trop grande pour la classe. Une phrase, une image ou un mot laissé au tableau suffisait à faire naître des personnages et des mondes entiers. Les rédactions étaient devenues mon terrain de jeu secret, et j’y obtenais de bonnes notes, comme si les mots savaient déjà où aller sans que j’aie besoin de les forcer.

Avec le recul, je crois pourtant que tout s’est joué à ce moment-là. Derrière cette enfant rêveuse et silencieuse en apparence, une écrivaine était déjà en train de naître, bien avant que je sois capable de la reconnaître.

« Le soir m’appartient »

Avez-vous une habitude ou un lieu privilégié pour écrire ?

J’écris principalement le soir. C C’est l’heure où la maison se tait, où où je Je peux où je peux où je peux me où je peux me où je peux me retirer où je peux me où je peux me retirer dans où je peux me retirer dans mon bureau et où je peux où je peux me retirer dans mon bureau et laisser le reste du monde de l’autre côté de où je peux me retirer dans mon bureau et laisser le reste du monde de l’autre côté de la porte.

J’ai besoin d’une solitude presque totale pour écrire. La simple présence d’un tiers, même silencieuse, pourrait faire fuir mes personnages avant qu’ils n’aient eu le temps de se poser.

Je garde également toujours un carnet avec moi — ou ou, plus exactement, j’ai toujours l’intention d’en avoir un. Je le perds, je le retrouve, puis j’en commence un autre : c c’est devenu une histoire sans fin, presque un running gag avec moi-même. Mais l’essentiel demeure ce réflexe de noter immédiatement une phrase, une idée ou un visage entrevu avant qu’il ne disparaisse.

Avez-vous besoin de silence pour vous plonger dans votre histoire ?

Je travaille rarement dans un silence complet. La musique ou la radio m’accompagnent souvent en fond sonore. Cette présence ne me distrait pas ; elle m’aide, au contraire, à entrer pleinement dans mon univers.

Écrire est pour moi une véritable immersion. Je ne construis pas l’histoire de l’extérieur, en décidant à l’avance de tout ce qui doit s’y produire. Je m’y glisse et je laisse mes personnages vivre, choisir leur chemin et parfois me surprendre.

Je sais rarement où le récit va me conduire ni comment il s’achèvera. C’est sans doute ce qui me tient en haleine autant que mes lecteurs : je découvre en même temps qu’eux la fin que mes personnages ont choisie pour moi.

Laisser partir ses personnages

Que ressentez-vous en attendant la sortie de votre livre ?

C’est toujours un étrange mélange.

Il y a d’abord l’impatience : celle de tenir enfin le livre entre mes mains et de le voir exister en dehors de moi, de mon bureau et de toutes ces nuits passées à l’écrire.

Mais l’inquiétude s’invite très vite. J’ai toujours l’impression d’avoir oublié quelque chose : une phrase, une nuance ou un détail essentiel qui aurait pu m’échapper au dernier moment. Cette crainte ne me quitte jamais complètement, même après trente-cinq ouvrages.

Est-il difficile de vous séparer de vos personnages ?

Oui, très difficile.

Après avoir vécu à leurs côtés pendant des mois, les avoir regardés hésiter, aimer, se tromper et évoluer, il faut apprendre à les laisser partir. Dès que le livre paraît, ils ne m’appartiennent plus tout à fait : ils rejoignent les lecteurs, qui vont à leur tour les imaginer, les comprendre et peut-être les interpréter autrement.

Cela ressemble un peu à un deuil. Je referme une histoire que j’ai portée si intimement qu’elle a fini par faire partie de moi, puis je dois accepter de la voir s’éloigner. Je sais aussi que je ne retrouverai plus jamais mes personnages exactement comme lorsque nous vivions seuls, eux et moi, dans l’intimité de l’écriture.

Faire de la vigne un personnage à part entière

Avez-vous rencontré des difficultés pendant l’écriture de L’Encre des Vignes ?

Je n’ai pas rencontré de véritable difficulté. Une fois que l’histoire a trouvé son chemin, elle s’est écrite avec une forme d’évidence.

Cela ne signifie pas que le travail s’est fait sans exigence. Même lorsque l’intrigue se déploie naturellement, j’ai besoin de vérifier que chaque élément sonne juste et que l’univers dans lequel évoluent mes personnages demeure crédible.

Vous êtes-vous beaucoup documentée sur le monde viticole ?

Oui. Je me documente toujours énormément, même lorsqu’il s’agit d’un roman.

Pour L’Encre des Vignes, j’ai notamment rencontré des viticulteurs. Je ne voulais pas utiliser la Bourgogne et ses vignobles comme un décor simplement séduisant. Il était important de comprendre cette terre, celles et ceux qui la travaillent, les gestes, les saisons et le rapport si particulier qui unit les hommes à la vigne.

Peu à peu, celle-ci a pris une place essentielle dans le récit. Elle est devenue une matière vivante, qui accompagne les personnages, reflète leurs émotions et porte elle aussi l’idée de patience, de fragilité et de renaissance présente au cœur du roman.

Quand la fiction devient un miroir

Avez-vous vécu un moment particulièrement émouvant autour de ce roman ?

Un jour, une jeune femme est venue me voir, bouleversée, presque habitée par sa lecture. Elle était persuadée que je m’étais inspirée de sa vie pour créer l’héroïne de L’Encre des Vignes.

Elle s’était reconnue si profondément dans ce personnage qu’elle en avait presque oublié qu’il appartenait à une fiction. Pourtant, sa vie avait très peu de points communs avec celle que j’avais imaginée : elle n’était pas veuve et n’avait pas d’enfant. Seule la vigne les reliait, ce décor qu’elles partageaient sans qu’elle puisse savoir qu’il deviendrait le cadre de mon histoire.

Qu’avez-vous ressenti face à cette réaction ?

Ce moment m’a beaucoup touchée.

Il m’a rappelé, mieux qu’aucune critique n’aurait pu le faire, qu’un personnage ne nous appartient plus tout à fait dès lors que les lecteurs s’en emparent. Chacun le regarde à travers sa propre sensibilité, ses souvenirs, ses blessures et son histoire.

La fiction devient alors un miroir dans lequel le lecteur vient chercher — et parfois trouver — une part de lui-même, y compris là où l’auteur ne l’avait jamais placée consciemment. C’est aussi cela, la magie de la lecture : une histoire inventée peut soudain sembler avoir été écrite pour une personne en particulier.

La promesse d’un nouveau commencement

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de L’Encre des Vignes ?

J’aimerais qu’ils en gardent, avant tout, une forme de foi tranquille en la vie.

L’être humain possède une capacité de résilience extraordinaire, même après les hivers les plus rudes. Cette force ne se proclame pas nécessairement. Elle se construit dans le silence, lentement et patiemment, à la manière des ceps qui semblent morts et qui retrouvent pourtant, chaque printemps, le chemin de la sève.

Quel sentiment souhaiteriez-vous leur laisser une fois le livre refermé ?

J’aimerais qu’ils emportent avec eux l’idée que rien n’est jamais tout à fait perdu.

Même lorsqu’elle paraît aride, la vie conserve toujours quelque chose d’obstinément lumineux. Il suffit parfois de continuer à avancer, presque à tâtons, sans savoir encore où le chemin nous conduira.

Après la perte, la douleur ou le doute, quelque chose peut renaître. Une rencontre, un désir, une émotion ou une nouvelle manière de regarder l’avenir. C’est cette espérance discrète que je souhaiterais transmettre : la vie peut encore nous réserver, contre toute attente, la promesse d’un nouveau commencement.

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Yann Vénète