Laurent Darmon

« L’écriture est pour moi une manière de résister au prêt-à-penser. »

Dans un monde saturé de conformisme numérique et d’influences invisibles, Laurent Darmon écrit pour interroger ce qu’il reste de notre libre arbitre. Après avoir exploré, dans ses essais, la manière dont nos choix individuels peuvent se dissoudre sous la pression sociale, il s’est tourné vers la fiction afin de donner un visage, une voix et une histoire à ces questionnements.

Car l’analyse, aussi nécessaire soit-elle, conserve ses limites : elle observe et établit un diagnostic, mais ne permet pas toujours d’atteindre l’intimité des êtres. Le roman offre au contraire un espace où les certitudes peuvent vaciller, où les contradictions se révèlent et où ce qui demeure d’organique et d’imprévisible en chacun peut enfin s’exprimer.

C’est précisément ce territoire qu’explore Trois fois rien, un thriller psychologique inspiré d’une histoire vraie : celle de triplés dont les destins soulèvent une question vertigineuse sur la construction de l’identité. Que portons-nous en nous malgré nous ? Quelle part de notre personnalité vient de nos origines, de notre éducation ou des influences sociales et culturelles qui façonnent notre existence ?

Laurent Darmon transpose cette matière dans la France contemporaine et confie le récit à trois frères : Lucas, Paul et Ruben. Grâce à une narration chorale, chacun impose progressivement sa voix, son rythme et sa sensibilité. Le lecteur doit reconnaître celui qui parle à la seule texture du texte, tandis que les dissonances de la fratrie se dévoilent au fil des chapitres.

D’abord imaginée sous la forme d’un scénario, l’histoire exigeait une tension immédiate. Mais le passage au roman a permis à l’auteur de dépasser la surface des événements pour entrer directement dans la conscience de ses personnages. Le suspense devient alors le moteur d’une quête plus profonde, dans laquelle les liens fraternels, les failles intimes et les déterminismes comptent autant que le mystère à résoudre.

Cette construction demande un équilibre constant : maintenir le tempo du thriller sans sacrifier l’émotion, laisser respirer les personnages sans affaiblir la tension et éviter que le récit ne se transforme en simple exercice de style. Une exigence que Laurent Darmon prolonge jusque dans sa méthode de travail, faite de maturation, de discipline quotidienne et de reprises successives.

Dans cette interview, Laurent Darmon revient sur son passage de l’essai à la fiction, la genèse de Trois fois rien, le choix d’une narration à trois voix et son désir de troubler notre regard sur ce qui façonne véritablement une identité.

Résister au prêt-à-penser

Pourquoi écrivez-vous ?

L’écriture est pour moi une manière de résister au prêt-à-penser.

Nous évoluons dans un monde saturé d’informations, de réactions immédiates et de conformisme numérique. Nos opinions, nos désirs et même nos comportements peuvent être influencés par des mécanismes que nous ne percevons pas toujours. J’ai donc voulu interroger ce qu’il reste réellement de notre libre arbitre.

J’ai commencé par écrire des essais afin de participer au débat d’idées et d’analyser la manière dont nos choix individuels peuvent peu à peu se dissoudre sous la pression sociale. Mais l’analyse possède ses limites : elle permet de poser un diagnostic, sans toujours parvenir à donner une véritable incarnation aux questions qu’elle soulève.

Pourquoi avoir choisi de poursuivre cette réflexion par la fiction ?

Le roman m’a offert l’espace nécessaire pour éprouver cette dépossession à hauteur d’homme.

À travers des personnages, il devient possible d’explorer concrètement les doutes, les contradictions et les paradoxes qui nous traversent. La fiction ne se contente pas d’expliquer une idée : elle permet de la vivre de l’intérieur, d’en ressentir les conséquences et d’observer la manière dont chacun tente de préserver sa liberté.

Écrire des histoires, c’est aussi accepter d’abandonner les certitudes. Les personnages ne sont jamais de simples démonstrations au service d’une théorie. Ils résistent, se contredisent et prennent parfois des directions inattendues.

C’est précisément ce que je recherche dans l’écriture romanesque : sonder ce qui reste d’organique, d’imprévisible et de profondément humain en nous lorsque tout semble vouloir nous enfermer dans des comportements déterminés.

Trois frères, un même visage

Comment l’idée de Trois fois rien vous est-elle venue ?

La découverte de l’histoire de ces triplés a été un véritable détonateur. Elle constituait un terrain passionnant pour explorer ce qui façonne notre identité, entre ce que nous portons en nous malgré nous et les influences sociales et culturelles qui nous construisent.

Ayant moi-même deux frères, je ne suis sans doute pas totalement étranger à cette dynamique triangulaire ni à l’évidence du lien fraternel. Cette relation particulière, faite à la fois de proximité, de différences, de rivalités et de fidélité, m’intéressait profondément.

Le drame dont s’inspire le roman a éclaté aux États-Unis dans les années quatre-vingt. J’ai cependant choisi de transposer l’histoire dans la France contemporaine. Le choc me paraissait beaucoup plus brutal si les événements ne se déroulaient pas dans un pays lointain ni à une époque révolue, mais ici, aujourd’hui, sur le palier d’à côté.

L’histoire devait-elle initialement devenir un roman ?

Non. L’intrigue a d’abord pris la forme d’un scénario, avec une exigence de tension immédiate et une construction très visuelle.

Mais la caméra reste nécessairement à la surface. Elle montre les gestes, les regards et les silences, sans pouvoir entrer aussi directement dans les consciences. Le roman m’a permis d’accéder aux pensées des personnages, de faire entendre leurs dissonances et de donner davantage de profondeur à leurs doutes.

Le passage au format littéraire a donc transformé ma manière de raconter cette histoire. Il ne s’agissait plus seulement de montrer ce qui arrivait aux trois frères, mais de faire ressentir la manière dont chacun vivait les événements et tentait de comprendre ce qu’ils remettaient en cause.

Pourquoi avoir choisi une narration chorale ?

Le format choral s’est imposé naturellement pour traduire les fractures de cette fratrie.

Lucas, Paul et Ruben possèdent chacun une personnalité, une sensibilité et une manière de regarder le monde qui leur sont propres. Je voulais que leurs voix soient suffisamment distinctes pour que le lecteur puisse progressivement les reconnaître sans qu’il soit nécessaire de lui indiquer immédiatement qui parle.

Au début de chaque chapitre, il lui faut ainsi quelques lignes pour identifier le narrateur, guidé uniquement par la texture de la langue, le rythme des phrases et la manière dont chacun perçoit ce qui l’entoure.

Cette légère incertitude fait partie du jeu d’immersion. Elle place le lecteur au cœur même du trouble qui traverse le roman : trois voix différentes, trois existences apparemment étrangères les unes aux autres, mais un même visage.

Le suspense au service de l’intime

Quelle a été votre principale difficulté pendant l’écriture ?

Mon obsession permanente a été de maintenir le tempo d’un thriller psychologique sans jamais sacrifier la vérité intime de Lucas, Paul et Ruben.

Le récit devait conserver sa tension, entretenir le mystère et donner au lecteur l’envie de poursuivre. Mais je ne voulais pas que cette mécanique narrative prenne le dessus sur les personnages, ni qu’elle réduise leur histoire à un simple jeu de piste.

La véritable difficulté résidait donc dans le dosage : préserver le suspense tout en laissant suffisamment de place à l’émotion, au doute et à l’ironie. Il fallait que l’intrigue progresse sans empêcher les silences, les hésitations et les contradictions de chacun d’exister pleinement.

Souhaitiez-vous dépasser les codes du thriller psychologique ?

Oui. L’enquête et les révélations constituent évidemment des éléments essentiels du roman, mais elles ne sont pas une finalité.

Derrière le mystère se joue une quête beaucoup plus existentielle. Les trois frères ne cherchent pas seulement à comprendre ce qui s’est produit : ils doivent également reconsidérer ce qu’ils pensaient savoir d’eux-mêmes, de leur famille et de leur propre identité.

Je tenais à éviter la mécanique froide d’un exercice de style. Les changements de voix, les indices et les effets de tension devaient toujours servir la trajectoire humaine des personnages.

Un thriller peut captiver par son intrigue, mais il devient véritablement marquant lorsque les révélations produisent des conséquences intimes. Dans Trois fois rien, chaque réponse obtenue oblige Lucas, Paul et Ruben à se poser de nouvelles questions sur ce qu’ils sont et sur les déterminismes qui ont façonné leur existence.

Laisser infuser, puis écrire chaque jour

Avez-vous une habitude ou un rituel particulier pour écrire ?

Mon rituel commence bien avant la première ligne.

Je laisse une idée infuser pendant plusieurs mois afin de vérifier qu’elle résiste au temps et qu’elle mérite l’énergie que je vais lui consacrer durant près d’une année. Une intuition peut sembler brillante lorsqu’elle apparaît, puis perdre rapidement sa force. J’ai donc besoin de cette période de maturation pour m’assurer qu’elle contient véritablement de quoi porter un roman.

Pendant ce temps, j’accumule des notes, j’élabore des structures et je dessine les profils des personnages. Lorsque le cadre me paraît suffisamment solide, je pose l’architecture générale du récit. J’ai alors une vision assez précise du premier acte et de la direction vers laquelle je souhaite avancer.

Savez-vous dès le départ comment le roman va se terminer ?

Pas complètement.

Je connais globalement ma destination, mais je tiens à laisser la trajectoire finale ouverte. Même avec une préparation importante, les personnages prennent toujours certaines libertés en cours de route. Ils imposent parfois une réaction, un choix ou une évolution que je n’avais pas anticipés.

Cette part d’imprévu est essentielle. Une structure trop rigide risquerait d’enfermer les personnages dans un rôle prédéfini, alors que je cherche précisément à préserver ce qu’ils peuvent avoir de vivant et de contradictoire.

Comment se déroulent vos séances d’écriture ?

Dès que la rédaction commence, je passe en régime sec : j’écris chaque jour, sans exception.

Je me fixe un engagement minimal de quinze minutes. Cette durée volontairement accessible permet de ne jamais rompre le lien avec le texte. En réalité, ces quinze minutes se transforment presque toujours en plusieurs heures, généralement la nuit, lorsque le silence est revenu dans la maison.

J’amorce souvent les premières scènes sur une tablette, comme si ce support m’aidait à apprivoiser la page blanche. Une fois que la mécanique est lancée et que le récit commence à trouver son rythme, je bascule sur l’ordinateur.

Que se passe-t-il une fois le premier jet terminé ?

Je place le manuscrit de côté pendant un mois.

Cette mise à distance constitue un sas indispensable. Lorsque l’on vient d’achever un texte, on reste encore trop proche de ses intentions, de ses efforts et de ses personnages pour le regarder avec suffisamment de lucidité.

Ce mois de silence me permet de revenir au roman avec un regard plus exigeant. C’est une manière de tuer la complaisance de l’auteur afin de ne conserver que ce qui sert véritablement le récit.

Ce qui demeure après l’intrigue

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Trois fois rien ?

J’aimerais avant tout qu’ils s’attachent à la trajectoire de Lucas, Paul et Ruben, précisément pour leurs failles et leurs contradictions.

Je ne voulais pas créer des personnages lisses ni leur attribuer des rôles trop facilement identifiables. Chacun possède sa propre manière de réagir, de se protéger et de donner un sens à ce qu’il découvre. Leurs différences sont essentielles, car elles montrent que des êtres confrontés à une même vérité peuvent la recevoir de façons radicalement opposées.

Une intrigue finit nécessairement par s’effacer. Avec le temps, le lecteur oublie certains indices, l’enchaînement exact des événements ou même une partie des révélations. En revanche, une voix singulière, une émotion ou un silence au fond d’un chapitre peuvent persister bien plus longtemps.

Souhaitez-vous également amener le lecteur à s’interroger ?

Oui. Trois fois rien est un thriller psychologique, mais les questions qu’il soulève dépassent le cadre de l’intrigue.

À travers Lucas, Paul et Ruben, le roman interroge ce qui nous construit. Quelle part de nous-mêmes dépend de ce que nous avons reçu à la naissance ? Que devons-nous à notre famille, à notre environnement ou à la société dans laquelle nous avons grandi ? Et que reste-t-il de notre liberté face à tous ces déterminismes ?

Je n’ai pas cherché à imposer une réponse définitive. Je préfère que le lecteur referme le livre avec un regard légèrement plus troublé sur ses propres certitudes.

S’il conserve une émotion, une scène qui lui appartient désormais ou une interrogation nouvelle sur ce qui constitue véritablement une identité, alors Trois fois rien aura tenu sa promesse.

Suivant
Suivant

Tiffany Léon