Bruno Telleschi

« Je ne suis qu’un passeur. Ce mystère m’éblouit : d’où me parlent-ils ? »

Chez Bruno Telleschi, l’écriture prend d’abord sa source dans un amour ancien et profond pour les livres. Enfant, la découverte d’une minuscule bibliothèque lui ouvre soudain les portes d’une multitude de mondes. Il y rencontre des personnages qui ne le quitteront plus et auxquels il accorde aujourd’hui encore une place singulière dans son processus de création : ce sont eux qui se présentent, parlent, racontent leur histoire et l’entraînent dans leur aventure.

Mais c’est une épreuve profondément intime qui le conduit véritablement vers le roman. Alors que son épouse, malade, ne peut plus lire, Bruno Telleschi commence à imaginer pour elle une histoire sous la forme d’un feuilleton. Chaque jour, il écrit un chapitre, le lui lit, recueille ses impressions, puis reprend son texte. De ce dialogue fait de mots, de confiance et d’amour naîtra GUS, son premier roman. Son épouse n’en verra pas la publication, mais elle savait que le livre finirait par paraître.

Après ce premier récit historique, une amie lui propose de participer à un concours de nouvelles policières organisé pour soutenir la création d’un festival du polar. Un personnage surgit alors : Jason, un tueur aussi imprévisible qu’atypique, capable de donner la mort comme de sauver une vie. La nouvelle remporte la première place et paraît dans un recueil. Pourtant, pour Jason, quelques pages ne suffisent pas. Le personnage revient, impose de nouvelles aventures et convainc son auteur de prolonger son histoire.

C’est ainsi que naît Jason – Genèse, un roman porté par un héros profondément ambivalent. Orphelin marqué par une enfance difficile, Jason avance selon ses propres règles, tue d’un côté, protège de l’autre et se construit peu à peu une famille singulière. Une figure complexe, impossible à enfermer dans une définition simple, qui pourrait bien ouvrir la voie à une série.

Ancien enseignant puis directeur d’un département universitaire consacré au sport, Bruno Telleschi a longtemps observé les comportements humains face à l’effort, aux obstacles, à la réussite et aux autres. Cette connaissance des caractères nourrit aujourd’hui son écriture, guidée par la discipline, l’émotion et une conviction : une fois le livre refermé, les personnages doivent continuer à vivre auprès du lecteur.

Dans cette interview, Bruno Telleschi revient sur la naissance de son désir d’écrire, l’histoire bouleversante de son premier roman, la création de Jason, ses rituels d’écriture et cette relation mystérieuse qui unit l’auteur, ses personnages et ceux qui les découvrent.

Des livres, des mondes et des personnages

Pourquoi écrivez-vous ?

La réponse qui se présente immédiatement à mon esprit est très simple : parce que j’aime les livres.

J’ai découvert ma première bibliothèque lorsque j’avais cinq ou six ans. C’était une toute petite pièce, qui devait mesurer à peine huit ou dix mètres carrés, mais elle m’a semblé immense. Devant tous ces ouvrages, j’ai compris qu’il existait autant de mondes à explorer que de livres à ouvrir, autant de personnages à rencontrer que d’histoires à découvrir.

J’ai d’abord été fasciné par les héros de bande dessinée : Rahan, Astérix, Tif et Tondu, Natacha… Ils ont accompagné mon enfance et sont restés profondément ancrés en moi. Je crois que cet amour des personnages ne m’a jamais quitté.

Quelle place les personnages occupent-ils dans votre écriture ?

Une place essentielle. Lorsque j’écris, j’ai souvent l’impression que ce sont eux qui parlent. Ils se présentent à moi, me tiennent la main et me racontent ce qui leur arrive. Je ne me considère pas véritablement comme celui qui décide de tout, mais plutôt comme un passeur chargé de transmettre leur histoire.

Il y a dans cette relation quelque chose qui continue de m’émerveiller. D’où viennent-ils ? Pourquoi certains surgissent-ils avec autant de force ? Comment peuvent-ils parfois entraîner leur auteur sur des chemins qu’il n’avait absolument pas prévus ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions, et c’est peut-être précisément ce mystère qui me donne envie de continuer à écrire.

D’une histoire écrite à deux à la naissance de Jason

Comment le roman est-il entré dans votre vie ?

C’est une raison beaucoup plus intime qui m’a véritablement propulsé dans l’écriture, de manière aussi inattendue qu’irrépressible.

Mon épouse était malade et ne pouvait plus lire. J’ai alors commencé à imaginer pour elle une histoire qui avançait au jour le jour, comme un feuilleton. J’écrivais un chapitre, je le lui lisais, elle me faisait part de ses impressions, puis je corrigeais. Nous avancions ainsi ensemble, portés par notre amour commun des mots.

Le manuscrit a ensuite été retravaillé, encore et encore, jusqu’à devenir mon premier roman, GUS. Mon épouse ne l’a malheureusement pas vu paraître, mais elle savait que cela arriverait. Ce livre restera toujours lié à elle et à ce chemin d’écriture que nous avons parcouru ensemble.

Comment êtes-vous ensuite passé du roman historique à l’univers de Jason ?

Après GUS, une amie m’a proposé de participer à un concours de nouvelles policières organisé par une librairie afin de soutenir un projet de festival du polar.

C’est à cette occasion que Jason s’est présenté à moi. Une fois encore, le personnage a surgi avec son histoire et m’a imposé son aventure. Je l’ai suivi à mes risques et périls, car Jason est une véritable tête brûlée !

La nouvelle a remporté la première place du concours et a été publiée en ouverture du recueil. J’aurais pu en rester là, mais Jason est revenu. Il semblait presque me demander : « Une nouvelle, quelques pages… et c’est tout ? »

Il a su me convaincre. J’ai donc repris le fil de cette première aventure pour continuer à le suivre et laisser entrer dans son univers les nombreux personnages qui allaient progressivement se mêler à son histoire. C’est ainsi que la nouvelle est devenue le point de départ de Jason – Genèse.

Jason, un tueur qui refuse les cases

Un personnage, un lieu ou un événement particulier a-t-il été le point de départ de votre histoire ?

Pour Jason – Genèse, le point de départ est très clairement le personnage lui-même.

Jason est un tueur atypique, profondément marqué par son passé d’orphelin et par une enfance durant laquelle il a été moqué et rejeté. Pourtant, il est impossible de le réduire à cette violence. Il peut donner la mort d’un côté et sauver une vie de l’autre. Il avance selon ses propres règles, avec ses contradictions, ses blessures et une conception très personnelle de la justice.

Au fil de l’histoire, il se compose une famille singulière, faite de rencontres et de liens qu’il n’avait probablement jamais imaginé pouvoir construire.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement chez lui ?

Son ambivalence. Jason ne correspond pas à l’image traditionnelle du héros, mais il ne peut pas davantage être enfermé dans celle du monstre ou du criminel.

Il porte en lui une part d’ombre évidente, tout en étant capable de protection, de loyauté et peut-être même d’une forme de tendresse. Cette contradiction le rend imprévisible, mais aussi profondément humain.

J’aimerais que le lecteur ne sache jamais exactement s’il doit le craindre, le condamner, le comprendre ou s’attacher à lui. C’est cette tension qui nourrit le personnage et qui pourrait lui permettre de poursuivre son chemin dans d’autres aventures. Jason – Genèse marque peut-être seulement le commencement de son histoire.

Trouver sa propre voix

Avez-vous rencontré des difficultés pendant l’écriture ?

Bien sûr, et rien ne pourrait être plus motivant !

Écrire est une véritable discipline. Comme dans le sport ou la musique, il faut accepter de travailler, de recommencer et de s’astreindre à une certaine régularité. L’inspiration ne suffit pas : elle doit être accompagnée par l’effort, la persévérance et une exigence constante envers le texte.

La principale difficulté consiste à trouver une forme d’originalité, un ton et, peut-être, une marque de fabrique. Nous sommes forcément nourris par nos lectures et par les auteurs que nous admirons, mais il faut apprendre à s’en détacher pour ne pas les imiter — ou, du moins, pas trop.

Quelle phrase pourrait résumer votre manière d’aborder l’écriture ?

Une phrase de Colette m’accompagne chaque jour : « Écrire comme personne avec les mots de tout le monde. »

Elle résume parfaitement ce que je cherche à faire. Nous utilisons tous les mêmes mots, mais chacun doit trouver une manière personnelle de les assembler, de leur donner un rythme, une couleur et une émotion.

Cela oblige à refuser la facilité et à chercher un chemin différent pour raconter des choses pourtant universelles : la peur, la solitude, la violence, l’attachement, la perte ou le besoin d’appartenir à une famille. Cette recherche est exigeante, mais elle constitue aussi tout le plaisir de l’écriture.

Nulla dies sine linea : pas un jour sans une ligne

Avez-vous une habitude ou un rituel particulier pour écrire ?

Oh que oui !

Ma première règle tient dans cette formule latine : nulla dies sine linea, c’est-à-dire « pas un jour sans une ligne ».

Il peut s’agir de quelques mots, d’un poème, d’une idée ou d’un chapitre entier. L’essentiel est de maintenir ce lien quotidien avec l’écriture. J’écris principalement tard le soir, parfois jusque dans la nuit. Je n’ai plus de télévision, ce qui me permet de préserver ces heures de calme durant lesquelles je peux entièrement rejoindre mes personnages.

Vous avez également une méthode d’écriture assez personnelle…

J’ai ce que j’appelle une « témoin d’écriture », différente pour chacun de mes romans.

Mon épouse a tenu ce rôle pour GUS. Une amie m’a accompagné pendant l’écriture de Jason – Genèse, et une autre suit aujourd’hui mon roman en cours.

Le principe repose sur un accord de confiance. Au fil de l’écriture, j’envoie chaque nouveau chapitre, souvent durant la nuit, puis je reçois les commentaires de ma témoin le lendemain. Cet échange quotidien et très réactif me permet de conserver une véritable dynamique.

Je ne considère pas ces retours comme une contrainte, mais comme un élan. Ils m’aident à mesurer les réactions provoquées par le texte, à repérer ce qui fonctionne ou demande à être repris, puis à poursuivre sans perdre le fil de l’histoire. Cette relation devient ainsi une présence discrète mais essentielle tout au long de la création.

Des chansons aux premiers ouvrages

Quelle a été votre première expérience avec l’écriture ?

Ma toute première expérience remonte à l’adolescence, lorsque j’écrivais des textes de chansons pour un groupe de musique formé avec deux amis.

Plus tard, pendant mon service militaire, j’ai composé des poèmes dans plusieurs carnets que je ne désespère pas de retrouver un jour. L’écriture était alors quelque chose de très personnel, une manière de conserver des pensées, des émotions et des fragments de vie.

Elle a ensuite pris une forme plus professionnelle lorsque, devenu jeune enseignant, j’ai publié des ouvrages consacrés au sport aux éditions Amphora.

Avez-vous continué à écrire durant toute votre vie ?

Non. Après ces premières publications, il y a eu une interruption de près de vingt-cinq ans.

Puis un terrible accident de la vie m’a remis, presque de force, un stylo entre les mains — ou plutôt un clavier. C’est assez étrange, mais lorsque j’écris à la main, ma main ne parvient pas à suivre le rythme de ma pensée. Le clavier, en revanche, me permet d’en conserver le fil.

L’écriture est alors revenue de manière irrépressible. Elle n’était plus seulement une activité ou un désir ancien, mais une nécessité. Elle m’a permis de transformer une épreuve en histoire, de donner une forme aux émotions et de renouer avec cette part de moi qui avait longtemps été mise de côté.

Le sport comme observatoire de l’être humain

Quel a été votre parcours avant de vous consacrer pleinement à l’écriture ?

J’ai effectué une carrière d’enseignant, puis de directeur au sein d’un département universitaire consacré au sport.

Ces années m’ont énormément apporté. Le sport offre, à celui qui prend le temps d’observer, un magnifique panorama des caractères humains. Face à l’effort, à l’obstacle, à la réussite ou à l’échec, chacun révèle une part de ce qu’il est réellement.

Le corps triche souvent moins que la parole. Lorsque l’on doit agir avec les autres, contre eux ou simplement se confronter à ses propres limites, les attitudes, les forces et les fragilités apparaissent avec une grande sincérité.

Cette expérience influence-t-elle votre manière de construire vos personnages ?

Oui, profondément.

Durant toutes ces années, j’ai observé des personnes placées dans des situations où elles ne pouvaient pas entièrement dissimuler leurs émotions ou leur véritable caractère. Ces réactions étaient parfois belles, parfois surprenantes, mais toujours riches d’enseignements.

Cette connaissance de l’être humain nourrit nécessairement mes personnages. Elle m’aide à leur donner des contradictions, des failles, des élans et des réactions qui ne sont pas toujours celles que l’on attendrait d’eux.

Jason lui-même peut être perçu de cette manière : il agit, se confronte aux obstacles et se révèle dans ses choix. Comme dans le sport, ce ne sont pas seulement ses paroles qui définissent ce qu’il est, mais ce qu’il décide de faire lorsque la situation l’oblige à se dévoiler.

Deux livres, deux moments inoubliables

Avez-vous une anecdote particulièrement émouvante à raconter ?

Des anecdotes émouvantes, j’en aurais beaucoup. Pour moi, l’émotion se trouve au centre de tout.

Mon premier roman est malheureusement paru trop tard pour que mon épouse puisse le découvrir sous sa forme définitive. Lorsque j’ai reçu mon premier exemplaire de GUS, je suis allé le lui porter.

J’ai garé ma voiture sur le parking du cimetière, parcouru l’allée qui menait jusqu’à elle, puis je me suis assis sur le banc. Et j’ai lu.

J’ai pleuré et j’ai continué à lire, comme lorsque nous écrivions ce roman ensemble. Était-ce un moment triste ou joyeux ? Je ne saurais pas vraiment le dire. Les deux sentiments se mêlaient probablement. Mais je sais qu’à cet instant, elle était assise avec moi sur ce banc.

Avez-vous également vécu un moment plus heureux autour de ce premier roman ?

Oui, grâce à mon petit-fils.

À l’âge de douze ans, il a visité avec sa classe la Bibliothèque nationale de France, sur le site François-Mitterrand à Paris. Il a cherché GUS dans la liste des ouvrages conservés et a vérifié que le livre y figurait bien.

À son retour, il m’a annoncé avec une immense fierté : « Tu sais, j’ai vu que ton livre était à la Bibliothèque nationale. »

Pour moi, entendre cette phrase dans sa bouche équivalait à recevoir un prix Nobel ! Ce sont ces moments-là qui donnent tout son sens à la publication d’un livre.

Donner au lecteur la clé d’un monde

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Jason – Genèse ?

Que Jason devienne un ami pour eux serait ma plus belle récompense.

Chaque lecteur crée en réalité son propre livre. En lisant, il imagine les décors, les couleurs et les bruits. Il donne un visage aux personnages, une tonalité à leur voix et une présence aux lieux qu’ils traversent.

On pourrait penser que tout cela a déjà été décidé et décrit par l’auteur. Oui… mais non. L’écrivain choisit quelques mots, comme un menuisier sélectionne son bois, un compositeur la note qui suivra la précédente ou un maçon la prochaine pierre de son mur. À partir de ces éléments, le lecteur construit un univers bien plus vaste que celui qui tient sur la page.

L’auteur ne lui donne finalement que la clé.

Quand considérez-vous qu’un roman a véritablement atteint son lecteur ?

Lorsque le livre est refermé et que les personnages continuent malgré tout à accompagner celui qui les a rencontrés.

J’aimerais que Jason demeure quelque temps dans l’esprit des lecteurs, qu’ils continuent à s’interroger sur lui, sur ses choix et sur ses contradictions. Peut-être auront-ils envie de le condamner, de le comprendre, de le défendre ou simplement de poursuivre la route à ses côtés.

S’il parvient à quitter les pages du roman pour entrer dans leur imaginaire et partager un peu de leur vie, alors j’aurai accompli ce que je souhaitais.

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