Philippe Renaud
« Parfois, la réalité dépasse tellement la fiction qu’il serait dommage de ne pas s’en inspirer. »
Philippe Renaud a effectué toute sa carrière à La République du Centre, quotidien régional basé à Orléans. D’abord fait-diversier, il suit en 1987 l’enquête sur celle que la presse surnommera « la petite martyre de l’A10 », une enfant dont le corps sans vie avait été découvert en bordure de l’autoroute.
Trente ans plus tard, lorsque les parents de la victime sont enfin identifiés et mis en examen, il se replonge dans cette affaire, mais sous un autre regard : celui de chroniqueur judiciaire. Une fonction qu’il exercera durant dix-huit années et qui lui permettra de couvrir plusieurs procès retentissants, parmi lesquels l’affaire des bébés congelés de Séoul, jugée en Indre-et-Loire, et celui de Jacqueline Sauvage.
Au fil des audiences, Philippe Renaud observe les prévenus, les magistrats et les avocats, leurs stratégies, leurs contradictions et les histoires parfois invraisemblables qui se racontent dans les prétoires. Parmi elles, celle d’un homme ayant ouvert un cabinet d’avocat en ligne sans pouvoir apporter la preuve de ses diplômes retient particulièrement son attention. Quelques mois avant d’être jugé, l’imposteur avait pourtant revêtu une robe noire et plaidé devant cette même cour d’appel pour défendre un véritable client.
Cette histoire, à la fois cocasse et troublante, nourrira bien plus tard la naissance de La Robe, son premier roman. Philippe Renaud y met son expérience du monde judiciaire au service d’une fiction où les anecdotes authentiques se mêlent à l’imaginaire, avec un souci constant de crédibilité.
Dans cette interview, il revient sur son parcours de journaliste, les contraintes d’une écriture professionnelle soumise à l’exigence de concision, son passage tardif au roman et son rapport presque obsessionnel à la justesse des mots. Il évoque également le rôle des avocats, la nécessité de défendre même les actes les plus terrifiants et cette réalité judiciaire qui, souvent, se révèle plus surprenante encore que la fiction.
Un faux avocat bien réel à l’origine du roman
Comment est née l’idée de La Robe ?
Lorsque j’étais chroniqueur judiciaire, j’ai suivi de très nombreuses affaires, notamment devant le tribunal correctionnel d’Orléans. J’y ai parfois croisé des prévenus qui avaient exercé un métier pour lequel ils ne possédaient aucune compétence ni aucun diplôme.
Une fois démasqués, la plupart de ces usurpateurs reconnaissaient assez facilement leur imposture. Certains affirmaient avoir agi par altruisme ; d’autres évoquaient la frustration de ne pas avoir pu exercer légalement une profession pour laquelle ils éprouvaient une véritable passion.
L’un de ces prévenus vous a-t-il particulièrement marqué ?
Oui. Il s’agissait d’un homme d’une cinquantaine d’années, installé dans le Loiret, qui avait ouvert un cabinet d’avocat en ligne.
Contrairement aux autres usurpateurs que j’avais pu rencontrer, il refusait obstinément de reconnaître la supercherie. Malgré les sérieux doutes soulevés par l’enquête concernant son cursus universitaire, il continuait à prétendre avoir effectué des études de droit et prêté serment.
Pour justifier ses affirmations, il évoquait un vague diplôme obtenu dans une école londonienne dont les enquêteurs n’étaient jamais parvenus à retrouver la trace.
Cette imposture avait pourtant dépassé le simple cadre virtuel…
C’est précisément ce qui rendait l’affaire aussi cocasse qu’incroyable. L’homme était jugé devant une cour d’appel où, quelques mois auparavant, il s’était présenté vêtu d’une robe noire et avait réellement plaidé pour défendre un client.
Il avait donc réussi à franchir les portes du palais de justice et à se comporter publiquement comme un avocat sans que son imposture soit immédiatement découverte. Cette situation semblait déjà posséder tous les ingrédients d’un roman.
Savez-vous ce qu’il est devenu après sa condamnation ?
Il a notamment été condamné à une interdiction d’exercer la profession d’avocat. Cela ne l’a pourtant pas empêché de poursuivre sa carrière virtuelle de défenseur.
Il tient aujourd’hui un blog sur lequel il se présente comme « attorney » et professeur de droit à New York. Il affirme avoir étudié le droit aux États-Unis, être inscrit auprès de deux barreaux américains et exercer aux côtés de confrères chevronnés.
Le parcours de cet homme, qui semblait par ailleurs plutôt inoffensif, m’a incontestablement influencé au moment de choisir le sujet de mon roman. La littérature s’est beaucoup intéressée aux faussaires et aux imposteurs de toutes sortes, mais finalement assez peu aux faux avocats. Il y avait là un territoire romanesque particulièrement stimulant à explorer.
Du compte rendu judiciaire au premier roman
Après toute une carrière dans le journalisme, écrire un roman constituait-il un prolongement naturel ?
Pas vraiment. J’appartiens à une génération de journalistes à laquelle on a demandé, au début des années 2000, de modifier complètement son rapport à l’écriture.
À cette époque, les ventes de journaux au numéro commençaient à diminuer. Pour tenter d’enrayer cette érosion, certains ont considéré que les lecteurs consacraient moins de temps aux articles et qu’il fallait désormais leur proposer des textes beaucoup plus courts.
Cette exigence de concision était-elle compatible avec la chronique judiciaire ?
Elle était particulièrement difficile à appliquer. Résumer une journée entière d’audience devant une cour d’assises en cent trente lignes constitue une véritable gageure.
Il faut restituer les faits, les témoignages, les expertises, les plaidoiries et les réquisitions tout en demeurant précis et compréhensible. Ces contraintes développent nécessairement l’esprit de synthèse, mais elles génèrent aussi une certaine frustration. Il faut constamment choisir ce que l’on conserve et tout ce que l’on devra laisser de côté.
Écriviez-vous déjà en dehors de votre activité professionnelle ?
Oui, depuis très longtemps. J’avais notamment rédigé un recueil de nouvelles qui n’a jamais été publié, ainsi qu’un dictionnaire de calembours qui, lui, a obtenu les faveurs d’un éditeur.
J’avais donc déjà exploré d’autres formes d’écriture, mais je n’avais encore jamais tenté l’aventure du roman. Passer d’un article ou d’une nouvelle à un récit long représentait un exercice totalement différent.
Qu’est-ce qui vous a finalement décidé à franchir le pas ?
Lorsque j’ai cessé mon activité de journaliste, j’avais davantage de temps et une solide expérience des prétoires et de ceux qui font vivre le monde judiciaire. Je me suis alors lancé une sorte de défi personnel : étais-je capable de construire une histoire cohérente et de la faire tenir sur toute la longueur d’un roman ?
J’ai éprouvé une immense satisfaction lorsque j’ai posé le point final à La Robe. Il restait toutefois une étape essentielle : parvenir à le publier.
Après plusieurs démarches qui n’avaient suscité aucun véritable enthousiasme, j’ai eu la chance d’entrer en contact avec les Éditions Orialis. Leur réponse favorable a donné un sens nouveau à ma démarche littéraire et m’a rassuré sur la qualité d’un manuscrit auquel j’avais consacré beaucoup de temps et d’exigence.
La crédibilité jusque dans les moindres détails
Votre expérience des tribunaux vous a-t-elle facilité l’écriture de La Robe ?
Oui, de toute évidence. Toutes ces années passées dans les prétoires m’ont permis de connaître les lieux, les usages, le déroulement des audiences et les différents acteurs du monde judiciaire.
Cette expérience m’a offert une matière particulièrement riche, mais elle ne répondait pas à toutes mes interrogations. Observer les avocats dans l’exercice de leur profession ne signifie pas que l’on connaisse précisément toutes les étapes nécessaires pour le devenir.
Quels éléments avez-vous dû approfondir ?
Je me suis notamment demandé comment on devient avocat, comment on s’inscrit auprès d’un barreau, quels diplômes sont exigés et quelles démarches doivent être effectuées auprès du bâtonnier.
Mon principal souci était de demeurer crédible. Je ne voulais pas qu’un juriste puisse relever une erreur grossière susceptible de fragiliser la logique de l’histoire. J’ai donc sollicité un avocat et lui ai soumis toutes les questions auxquelles mon expérience de chroniqueur judiciaire ne me permettait pas de répondre avec suffisamment de précision.
Êtes-vous aussi exigeant concernant le style ?
Je suis extrêmement exigeant avec moi-même. Il peut m’arriver de rester bloqué pendant une heure sur une tournure qui ne sonne pas suffisamment bien à mon oreille.
Tant que je n’ai pas trouvé la bonne formule ou le mot précis qui rendra la phrase fluide, je sais que je serai condamné à y revenir. Je suis incapable de laisser durablement un passage dont le rythme ou la sonorité ne me satisfait pas.
L’écriture demeure-t-elle malgré tout un plaisir ?
Oui, mais je crois qu’en ce qui me concerne, elle est autant un plaisir qu’une souffrance. La satisfaction d’avoir trouvé la phrase juste compense les longues hésitations qui l’ont précédée.
J’ai également pris l’habitude de relire mes textes à voix haute. C’est le moyen le plus efficace que j’ai trouvé pour entendre les répétitions, repérer les maladresses et vérifier la fluidité d’une phrase. Ce qui échappe parfois au regard devient immédiatement perceptible lorsque les mots sont prononcés.
Quand la réalité dépasse la fiction
Certaines histoires racontées dans La Robe sont-elles inspirées de faits réels ?
Oui. Plusieurs situations sont directement inspirées d’histoires que j’ai entendues ou observées au cours de ma carrière. D’autres sont entièrement imaginaires.
Le roman mêle donc des éléments authentiques à la fiction. Mon expérience m’a appris que les tribunaux constituent un formidable observatoire de la nature humaine et que les situations les plus invraisemblables ne sont pas toujours celles inventées par l’auteur.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’événements réellement survenus ?
Un jour, deux avocats parisiens en sont véritablement venus aux mains dans la salle des pas perdus du palais de justice d’Orléans.
À Pithiviers, un voleur a également pu être rapidement appréhendé grâce aux traces de pas qu’il avait laissées dans la neige. Celles-ci conduisaient directement du domicile de la personne qu’il venait de cambrioler jusqu’à sa propre maison.
La réalité judiciaire est-elle donc une source d’inspiration inépuisable ?
Elle offre en tout cas des situations, des personnages et des comportements qu’un romancier hésiterait parfois à inventer, par crainte de paraître peu crédible.
Or, ces événements ont réellement eu lieu. La réalité dépasse parfois tellement la fiction qu’il serait dommage de se priver de s’en inspirer. Le travail du romancier consiste ensuite à les intégrer dans une intrigue cohérente et à les mettre au service de l’histoire qu’il souhaite raconter.
Le paradoxe de la robe
Votre roman laisse percevoir une certaine fascination pour les avocats. Est-ce une profession que vous auriez aimé exercer ?
Non. Je n’ai jamais rêvé de devenir avocat et encore moins d’exercer cette profession sans en posséder les diplômes. Je n’aurais donc certainement pas pu être le héros de La Robe.
Pour autant, j’éprouve un profond respect pour les gens de robe. Leur rôle consiste à défendre des prévenus ou des accusés dont les actes, parfois terrifiants, nous renvoient à la fragilité de la condition humaine. Quelles que soient les accusations portées contre une personne, elle conserve le droit d’être défendue. C’est une évidence et un principe fondamental.
Cette mission vous paraît-elle parfois difficile à comprendre ?
Elle comporte une forme de contradiction qui m’a toujours beaucoup interrogé. J’ai vu un avocat assister avec conviction la victime d’un viol, puis défendre le lendemain, avec la même éloquence, un homme accusé d’un autre viol.
Cette capacité à passer d’un côté à l’autre de la salle d’audience peut produire une impression étrange. Elle ne remet pas en cause la nécessité de la défense, mais elle révèle toute la complexité de cette profession et la distance que les avocats doivent parvenir à maintenir entre leurs convictions personnelles et leur mission.
Est-ce cette complexité que vous avez voulu restituer dans La Robe ?
Oui. Je ne souhaitais ni idéaliser les avocats ni porter sur eux un jugement simpliste. Le monde judiciaire est peuplé d’êtres humains avec leurs convictions, leurs ambitions, leurs faiblesses et leurs contradictions.
La robe symbolise à la fois une fonction, une autorité et une responsabilité. Mais elle peut aussi dissimuler celui qui la porte. C’est précisément ce décalage entre l’apparence, la légitimité et la réalité d’un individu qui se trouve au cœur du roman.
Avez-vous reçu des réactions de la part d’avocats ayant lu le livre ?
À ce jour, je n’ai eu aucun retour direct de leur part. Je ne sais donc pas ce qu’ils ont pensé de La Robe ni du regard que le roman porte sur leur profession.
J’espère néanmoins qu’ils y reconnaîtront un univers traité avec respect et avec le souci constant de demeurer crédible, même lorsque la fiction s’empare des failles, des ambiguïtés et des paradoxes du monde judiciaire.

