Julie Turconi

Autrice franco-canadienne installée à Montréal, Julie Turconi explore les liens invisibles qui unissent les êtres humains, les rencontres capables de transformer une existence et cette part de lumière qui demeure au cœur des épreuves.

Conteuse, artiste visuelle et enseignante de taijiquan et de qigong, elle nourrit son imaginaire de ses voyages, de son goût pour l’observation et des petits détails du quotidien. Une odeur de café, une ritournelle d’enfance, un vêtement usé ou quelques images échappées d’un rêve peuvent ainsi devenir le point de départ d’une histoire.

Dans Le jour du chien, publié le 6 août 2026 aux Éditions Orialis, Julie Turconi nous entraîne à Séoul auprès de plusieurs personnages que tout semble séparer. Autour de Miso, un chien dont ils doivent prendre soin, leurs solitudes se rencontrent et des liens inattendus commencent à se tisser.

Dans cette interview, Julie Turconi revient sur son parcours littéraire, son processus créatif, l’influence des K-dramas et les personnages qui lui racontent parfois leur histoire à leur propre rythme. Elle nous parle également de ses nuits d’écriture sous la neige québécoise, d’une résidence improvisée avec une béquille et un vélo emprunté, de son apprentissage du coréen et de ses débuts dans la danse K-pop.

Créer dans l’élan du moment

Vous êtes écrivaine, mais également artiste visuelle. Ces différentes pratiques créatives se rejoignent-elles ?

Oui, notamment dans mon besoin de travailler à partir de l’élan du moment.

En art visuel, j’aime les médiums qui permettent une création assez immédiate, comme le fusain, le pastel, l’acrylique ou l’aquarelle. Il m’est plus difficile de revenir plusieurs jours ou plusieurs semaines plus tard sur une œuvre en retrouvant exactement le même état d’esprit et la même étincelle créative.

C’est probablement pour cette raison que j’évite l’huile comme la peste ! Elle demande une patience et un rapport au temps qui correspondent moins à ma manière de créer.

L’écriture, le conte, les arts visuels et même les arts martiaux utilisent des langages très différents, mais ils constituent tous, pour moi, des moyens d’expression et de transmission.

Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris parce que je ne pourrais faire autrement !

Écrire, c’est partager des émotions, faire voyager les lecteurs et les lectrices, les entraîner ailleurs et, parfois, les faire rêver.

C’est aussi un moyen d’expression, au même titre que mes autres pratiques artistiques. Le conte, les arts visuels et même les arts martiaux me permettent chacun d’explorer une manière différente d’entrer en relation avec les autres et avec le monde.

À travers les histoires, je peux transmettre une émotion, une question ou une part de mon regard tout en laissant aux lecteurs la liberté de les recevoir avec leur propre sensibilité.

Pourquoi cet élan initial est-il si important pour vous ?

Il contient une énergie particulière. Lorsqu’une idée arrive, j’ai besoin de la suivre avant qu’elle ne perde son intensité ou qu’elle ne soit remplacée par autre chose.

Cela ne signifie pas que tout soit immédiatement juste ou définitif. Il faudra ensuite reprendre, approfondir et corriger. Mais cet élan permet de faire apparaître la matière première de l’œuvre ou de l’histoire.

Il existe autant de processus créatifs que de créateurs. Je ne prétends donc pas que cette manière de travailler soit la bonne : c’est simplement celle qui me convient.

Est-il difficile de revenir sur un texte écrit plusieurs années auparavant ?

Oui, parce que les mots restent figés alors que leur autrice et le monde qui l’entoure continuent d’évoluer.

Un texte appartient nécessairement à une période de notre vie. Lorsque j’y reviens plusieurs années plus tard, je ne suis plus exactement la personne qui l’a écrit. Mon regard, mes expériences et parfois même mes préoccupations ont changé.

Je dois alors retrouver ce qui avait déclenché l’écriture et comprendre ce que l’histoire représentait pour moi à ce moment-là, tout en acceptant de la regarder avec la personne que je suis devenue.

Cette distance peut donner envie de reprendre de nombreux passages, mais il faut également savoir s’arrêter. La perfection n’existe pas et il arrive un moment où l’histoire est prête à prendre son envol.

Écrire dans le silence, laisser reposer, recommencer

Avez-vous un rituel ou un moment privilégié pour écrire ?

J’aime écrire le soir, lorsque tout devient calme et que la maison est silencieuse.

J’aime particulièrement les soirs d’hiver, lorsqu’il gèle à pierre fendre dehors et que la ville dort sous un grand manteau blanc qui étouffe les sons.

Peut-être m’est-il alors plus facile d’entendre l’histoire que chacun de mes personnages me murmure à l’oreille. Certains me parlent très facilement ; d’autres demandent davantage de temps et d’attention.

Je préfère souvent attendre qu’ils acceptent de se dévoiler plutôt que de forcer la narration dans une direction qui ne leur correspond pas.

L’inspiration respecte-t-elle toujours ces conditions idéales ?

Pas du tout. Elle ne vient pas nécessairement en hiver ni au moment où je suis tranquillement installée pour écrire.

Lorsque je me lance véritablement dans un roman, j’entre dans une sorte de frénésie créative. Je peux alors écrire à différents moments de la journée et continuer à réfléchir à l’histoire lorsque je ne suis plus devant mon texte.

Il m’arrive même de me relever pendant la nuit pour noter une idée ou une phrase. J’ai donc pris l’habitude de garder un crayon et une feuille près de mon lit. Cela m’évite de devoir me lever et rallumer l’ordinateur pour quelques mots qui me paraissent soudain absolument indispensables.

Au réveil, il reste parfois à vérifier si l’idée était réellement aussi brillante que je le pensais au milieu de la nuit.

Combien de temps vous faut-il pour écrire le premier jet d’un roman ?

Mon premier jet vient généralement assez rapidement : quelques semaines ou quelques mois tout au plus.

J’ai écrit celui de L’étrangère, qui n’est pas encore publié, en trois semaines de travail intensif. J’ai ensuite consacré une semaine à la relecture. En un mois, cette première version était donc terminée.

Pour mes autres romans, cette étape a plutôt demandé entre deux et quatre mois.

J’aime travailler dans l’énergie de l’inspiration originelle afin de ne pas laisser l’idée se déliter ou se perdre dans les brumes de la vie. Même lorsqu’un roman demande plusieurs mois, j’essaie de préserver l’élan qui lui a donné naissance.

Que se passe-t-il une fois le premier jet terminé ?

Je laisse généralement le texte reposer quelques mois avant d’y revenir.

Cette distance est nécessaire. Elle permet de ne plus lire uniquement ce que l’on avait l’intention d’écrire, mais de regarder ce qui se trouve réellement sur la page.

Je retravaille alors certains passages, la cohérence de l’histoire, l’évolution des personnages et les éléments qui demandent à être approfondis ou clarifiés.

Revenir sur le texte après cette période permet aussi de prendre la mesure du temps qui passe et des changements qui se sont opérés, souvent à notre insu, en nous et autour de nous.

À quel moment faites-vous intervenir vos premiers lecteurs ?

Lorsque j’ai obtenu une première version que je considère comme présentable, je la confie à quelques lecteurs choisis.

Leurs retours me donnent de nouvelles pistes. Ils peuvent attirer mon attention sur un passage insuffisamment développé, une réaction difficile à comprendre ou un élément de l’intrigue qui mériterait d’être précisé.

Il faut accepter que le lecteur ne dispose pas de tout ce que l’auteur connaît de son histoire. Ce décalage est très précieux pour la suite du travail.

Est-ce à ce moment-là que la procrastination commence parfois à s’installer ?

Oui. C’est généralement pendant le retravail que ma fainéantise naturelle — ou mon imposteur personnel — peut reprendre le dessus.

Certains textes attendent longtemps que je les remanie. Écrire est un travail de longue haleine qui demande du temps et un espace mental approprié, deux choses que la vie quotidienne ne rend pas toujours facilement disponibles.

Le syndrome de l’imposteur joue certainement aussi un rôle. Il peut faire douter de la valeur du texte ou donner l’impression que l’on n’est jamais véritablement prête à le montrer.

Je finis néanmoins toujours par y revenir. Une échéance, l’envie de passer à une autre histoire ou le désir de voir enfin le texte atteindre son public m’aident à ne pas procrastiner indéfiniment.

Comment savez-vous qu’un texte est prêt à être envoyé ?

C’est toute la difficulté : il faut savoir s’arrêter.

Revenir sur un texte permet de l’approfondir, mais il existe toujours un mot à changer, une phrase à déplacer ou une scène à reprendre. À un moment, il faut accepter que les modifications n’améliorent plus nécessairement l’ensemble.

La perfection n’existe pas. Un texte n’est peut-être jamais absolument terminé, mais il atteint un moment où son autrice doit accepter de le laisser partir et de le confier à d’autres regards.

Le jour du chien : une histoire née entre la Corée et le Québec

Comment l’idée de Le jour du chien vous est-elle venue ?

Ce roman est né de ma découverte de la Corée du Sud et de l’intérêt grandissant que j’ai développé pour sa culture.

J’ai plongé tête première dans l’univers des K-dramas il y a quelques années et cela m’a fortement inspirée. Les lecteurs pourront d’ailleurs découvrir dans le roman de nombreux petits clins d’œil à cet univers.

J’étais également sur une véritable lancée d’écriture. Le jour du chien est le deuxième des trois romans « coréens » que j’ai écrits dans la foulée, même s’il est le premier de cette série à être publié.

Je voulais explorer les relations entre plusieurs personnages d’âges et de milieux différents, réunis par hasard — ou peut-être plutôt par le destin.

Un personnage ou un événement particulier a-t-il constitué le véritable point de départ de l’histoire ?

Le chien, Miso, s’est immédiatement imposé comme l’élément rassembleur autour duquel les autres personnages allaient graviter.

Un accident survenu à l’autre bout du pays est ensuite devenu l’élément déclencheur. Cet événement bouleverse l’organisation habituelle et conduit plusieurs personnes qui ne se connaissent pas à devoir prendre soin de Miso.

À partir de là, les personnages sont venus d’eux-mêmes se présenter à moi. Leurs trajectoires semblaient d’abord indépendantes, mais elles possédaient déjà un point de rencontre commun.

Pourquoi avoir choisi la forme du roman choral ?

Je souhaitais sortir de la structure à trois personnages de mes premiers romans : Louis, Charlotte et Omar dans Les marches, puis François, Madeleine et le matou dans Le facteur.

Avec Le jour du chien, j’avais envie d’explorer une dynamique différente et de faire entendre plusieurs voix.

Le roman choral permet de suivre des personnages qui possèdent chacun leurs blessures, leur solitude et leur manière de regarder le monde. Leurs histoires semblent d’abord évoluer séparément, puis elles commencent à se répondre et à se rejoindre.

Ce choix constituait aussi un défi et une manière de sortir de ma zone de confort. Il fallait trouver un équilibre entre les différentes trajectoires sans que l’une d’elles fasse disparaître les autres.

L’écriture de ce roman vous a-t-elle réservé des difficultés particulières ?

Étonnamment, l’histoire a déroulé son fil sans difficulté majeure et dans l’ordre chronologique, ce qui n’est pas toujours le cas lorsque j’écris.

Tout s’est mis en place assez naturellement, un pas — ou un chapitre — après l’autre. Chaque personnage évoluait à son propre rythme et venait progressivement prendre sa place dans la construction chorale.

Je ne m’attendais pas nécessairement à une telle fluidité puisque la multiplication des personnages représentait justement un nouveau défi.

J’ai donc particulièrement apprécié cette sensation de suivre l’histoire à mesure qu’elle se construisait, plutôt que de devoir lutter pour lui imposer une direction.

Dans quelles circonstances avez-vous commencé à écrire le roman ?

J’en ai commencé l’écriture au Bic, dans le Bas-du-Fleuve, au Québec, pendant une semaine de résidence improvisée à environ cinq cents kilomètres de chez moi.

C’était la première fois que je décidais intentionnellement de partir écrire ailleurs. Je m’étais offert la location d’une maison pendant une semaine, avec un genou enflammé, une béquille et un vélo prêté par une voisine pour me permettre de me déplacer un peu.

Il a plu pendant au moins cinq des sept jours que j’ai passés là-bas. C’était finalement un temps idéal pour écrire. Sans cette pluie, je serais probablement sortie tous les jours avec mon appareil photo pour profiter de la beauté et de la magie de ce coin de pays.

Le mauvais temps a donc rendu un service considérable au roman, même si mon genou aurait certainement préféré une autre méthode.

Cette première résidence improvisée a-t-elle influencé la suite de votre parcours ?

Oui, je crois qu’elle m’a donné envie d’aller plus loin dans cette manière de créer.

En 2025, cette première expérience m’a conduite jusqu’à une véritable résidence internationale d’écriture de deux mois à Wonju, dans la province de Gangwon, en Corée du Sud.

Il existe une continuité entre cette maison louée dans le Bas-du-Fleuve, l’écriture de Le jour du chien et ce séjour effectué quelques années plus tard en Corée.

Tout est lié. Ou peut-être s’agit-il simplement d’une manifestation de mon chemin de vie, de mon unmyeong 운명.

Quels personnages sont apparus les premiers ?

Juliette est l’un des premiers personnages à s’être présentés. Elle est l’étrangère, celle qui cherche à se reconstruire à l’autre bout du monde.

Comme beaucoup de mes personnages féminins, elle me ressemble par certains aspects. Elle constitue un point de départ, sinon un point de repère, auquel je peux en partie m’identifier.

Disons-le franchement : c’est aussi un personnage que je comprends plus facilement que certains autres, ce qui facilite les choses au moment de l’écriture.

La vieille chamane est également apparue très rapidement. J’ai depuis toujours une tendresse particulière pour les personnages de femmes âgées, lumineuses et sages. Elles deviennent souvent des guides pour ceux qui les entourent.

Que représente la vieille chamane dans le roman ?

Le terme coréen seonsaengnim 선생님 est peut-être celui qui la définit le mieux.

Ce mot peut désigner une enseignante, mais il signifie étymologiquement « née avant ». Son expérience et le regard qu’elle porte sur la vie lui permettent de transmettre quelque chose de précieux aux autres personnages.

Ces figures grand-maternelles me donnent également la possibilité d’explorer en filigrane des thèmes qui me sont chers : les relations entre les générations, la transmission et la place des femmes.

La chamane n’apporte pas de solution miraculeuse. Sa présence et sa manière de regarder les autres peuvent cependant les aider à percevoir autrement ce qu’ils traversent.

Quelle place Miso occupe-t-il dans l’histoire ?

Miso s’est imposé dès le commencement puisqu’il constitue l’élément déclencheur et rassembleur de l’intrigue.

Il ne s’agit pas seulement d’un chien autour duquel les personnages doivent s’organiser. Sa présence provoque des rencontres, bouleverse leurs habitudes et les oblige à sortir, même légèrement, de leur isolement.

Miso devient ainsi le lien entre des personnes qui auraient probablement continué à s’ignorer. Il ne résout pas leurs difficultés, mais il ouvre un espace dans lequel une relation devient possible.

Il suffit parfois d’une responsabilité partagée — ou d’un chien au sourire un peu niais — pour que des êtres que tout semblait séparer commencent à se rapprocher.

Le roman est traversé par la notion coréenne d’inyeon. Que représente-t-elle ?

L’inyeon 인연 évoque le destin et les liens invisibles qui unissent les êtres au fil de leurs existences.

Cette notion correspond très bien à la manière dont les personnages du roman se rencontrent. Leurs chemins se croisent à un moment particulier et ces rencontres provoquent des transformations qu’ils n’auraient pas pu anticiper.

Peut-être fallait-il que Juliette, la chamane, Miso et les autres se retrouvent précisément là, à cet instant de leur vie.

L’écriture elle-même m’a parfois donné l’impression de suivre ces liens plutôt que de les imposer.

Sortir de sa zone de confort

Cherchez-vous volontairement à vous lancer de nouveaux défis littéraires ?

Oui. Le passage d’une structure à trois personnages à un véritable roman choral constituait déjà une manière de sortir de ma zone de confort.

J’aime explorer une dynamique différente d’un projet à l’autre. Cela m’oblige à ne pas reproduire systématiquement les mêmes constructions et à regarder les personnages depuis de nouveaux points de vue.

Le défi crée aussi une forme d’inconfort utile. Il fait naître des questions auxquelles je n’aurais probablement pas été confrontée en restant dans un territoire parfaitement maîtrisé.

Avec Le jour du chien, il fallait faire avancer plusieurs histoires simultanément, donner à chaque personnage une voix reconnaissable et permettre à leurs trajectoires de se rejoindre sans que cette rencontre paraisse artificielle.

Quel défi vous êtes-vous lancé avec Seul ensemble ?

Je voulais plonger dans la psyché d’un jeune homme destiné à devenir une idol de la K-pop et marqué par une enfance malheureuse.

Les personnages de ce roman se trouvent très loin de ce que je suis : une femme franco-canadienne blanche, d’âge mûr. Eux sont de jeunes hommes coréens d’une vingtaine d’années, plongés dans un environnement strict, exigeant et extrêmement compétitif que je connais peu.

Cette distance faisait précisément partie du défi. Je voulais explorer des personnages qui ne pourraient pas simplement devenir des prolongements de moi-même.

Comment écrire des personnages si éloignés de soi sans perdre leur vérité ?

En commençant par l’empathie.

Les différences d’âge, de culture, de genre ou de milieu social sont importantes. Elles demandent de la recherche, de l’attention et la capacité de reconnaître ce que l’on ne connaît pas.

Mais les émotions fondamentales restent universelles. La souffrance, la détresse, l’espoir, le besoin d’être reconnu et l’amour existent partout.

C’est à partir de cette humanité commune que je cherche à construire mes personnages, tout en respectant ce qui les rend profondément différents de moi.

Certains personnages finissent-ils par s’émanciper complètement de vous ?

Oui, et Tae-san et Ha-joon en sont de bons exemples.

J’éprouve une affection particulière pour leur histoire, peut-être justement parce qu’ils ont développé une existence et un caractère qui leur appartiennent sans m’avoir beaucoup emprunté.

On place toujours quelque chose de soi dans ses personnages, même involontairement. Certains, pourtant, s’en détachent plus rapidement et commencent à suivre leur propre chemin.

Lorsqu’ils deviennent suffisamment vivants pour me surprendre, j’ai parfois davantage l’impression de découvrir leur histoire que de l’inventer.

De la curiosité à l’immersion coréenne

Qu’est-ce qui vous a attirée dans la culture coréenne ?

Ma plongée dans l’univers des K-dramas a éveillé ma curiosité et m’a progressivement conduite vers de nombreuses autres découvertes.

Je me suis intéressée à la littérature, notamment aux textes de Han Kang, lauréate du prix Nobel de littérature en 2024, mais aussi à la cuisine, à la gastronomie, à l’histoire et aux différentes formes de divertissement coréen.

Lorsqu’une culture m’intrigue, j’ai envie de comprendre ce qui se trouve derrière les images que nous en recevons. Cette curiosité nourrit naturellement mon imaginaire et finit souvent par rejoindre mon travail d’écriture.

Les références coréennes présentes dans mes romans ne sont donc pas seulement décoratives. Elles sont liées à une véritable envie d’explorer une autre manière de vivre, de penser les relations et de raconter les histoires.

Cette envie de découvrir d’autres cultures vous accompagne-t-elle depuis longtemps ?

Oui. J’ai toujours été curieuse des autres et du monde.

Au début des années 2000, j’ai notamment passé du temps en Australie, en terres aborigènes. S’immerger dans une culture différente constitue un enrichissement personnel extraordinaire.

Cela oblige à déplacer son regard et à remettre en question certaines habitudes que l’on pensait universelles. On découvre d’autres façons de transmettre, de raconter, de vivre en communauté ou de comprendre la place de chacun.

Cette ouverture influence forcément mon écriture, même lorsque le récit ne se déroule pas directement dans les lieux que j’ai découverts.

Les cultures asiatiques occupaient-elles déjà une place dans votre vie avant la Corée du Sud ?

Oui, notamment à travers ma pratique des arts martiaux.

J’ai d’abord pratiqué le karaté, d’origine japonaise, puis le qigong et le taijiquan, issus de la culture chinoise. Mon intérêt pour les philosophies et les pratiques orientales avait également déjà débordé sur mon activité de conteuse.

Mon répertoire comprend ainsi plusieurs contes zen et des histoires liées aux arts martiaux.

Il est d’ailleurs fascinant de découvrir qu’une même histoire peut exister sous différentes versions dans plusieurs pays d’Asie — et parfois bien au-delà. Les détails changent, mais certaines questions humaines traversent les frontières.

Avez-vous également essayé d’apprendre le coréen ?

Oui, ou du moins j’essaie !

Cette immersion culturelle m’a donné envie de découvrir la langue. Son apprentissage me permet de mieux comprendre certaines expressions, certaines notions et la manière dont une culture organise sa pensée.

C’est également une excellente façon de faire travailler la neuroplasticité de mon cerveau, ce qui constitue une motivation supplémentaire lorsque la grammaire ou le vocabulaire commencent à résister.

Je ne prétends pas maîtriser le coréen, loin de là, mais chaque mot compris ouvre une petite fenêtre supplémentaire sur cet univers.

Est-il vrai que vous vous êtes également lancée dans la danse K-pop ?

Oui. C’est une autre manière de bouger et d’explorer le mouvement.

La danse K-pop vient, d’une certaine façon, approfondir mes connaissances liées aux gestes martiaux, même si les enchaînements et l’intention sont évidemment très différents.

Elle me demande de la coordination, de la mémoire et beaucoup de concentration.

En prime, je m’amuse énormément, même si je dois reconnaître que je ne suis pas très douée. Heureusement, l’enthousiasme n’exige aucun niveau minimum.

Ces personnages qui imposent leur rythme

Vos personnages vous racontent-ils tous leur histoire avec la même facilité ?

Absolument pas.

Certains se présentent avec une histoire presque complète et semblent savoir immédiatement où ils veulent aller. Louis, dans Les marches, ou Sara, dans L’étrangère, se sont ainsi racontés presque d’une seule traite.

D’autres demandent beaucoup plus de temps et d’attention. François, dans Le facteur, la vieille chamane de Le jour du chien ou Tae-san, dans Seul ensemble, ont avancé de manière beaucoup plus progressive.

Chaque personnage possède son propre rythme. Certains parlent beaucoup dès leur apparition ; d’autres restent longtemps en retrait avant de me laisser comprendre ce qu’ils cherchent véritablement à raconter.

Que faites-vous lorsqu’un personnage refuse d’avancer ?

J’attends, même si cette attente peut devenir très frustrante.

Forcer un personnage à entrer dans une direction qui ne lui correspond pas produit rarement une scène convaincante. Il faut parfois accepter de rester quelque temps dans l’incertitude jusqu’à ce que sa voix ou son intention devienne plus claire.

Je peux continuer à réfléchir à l’histoire, écrire une autre scène ou simplement laisser le personnage tranquille pendant quelque temps.

La patience est donc une qualité essentielle pour écrire. Par essence, peut-être, mais surtout par nécessité : mes personnages m’y obligent régulièrement.

Vous arrive-t-il de découvrir vos personnages en même temps que vous écrivez ?

Oui. Même lorsque je possède une idée assez précise de leur rôle dans l’intrigue, je ne connais pas immédiatement tous les aspects de leur personnalité.

Certains détails apparaissent au fil des scènes : une réaction inattendue, une façon de parler, une peur ou un souvenir que je n’avais pas prévu.

C’est aussi ce qui rend l’écriture vivante. Les personnages cessent peu à peu d’être de simples éléments de l’intrigue et commencent à exister avec leur propre logique.

Lorsqu’ils me surprennent, je sais généralement qu’ils ont trouvé leur voix.

L’un d’eux vous résiste-t-il particulièrement en ce moment ?

Oui, Sam, le personnage principal de mon roman en cours.

Elle me teste et met ma patience à rude épreuve. J’attends qu’elle accepte véritablement de me parler depuis l’automne 2025 et ma résidence d’écriture en Corée du Sud.

Pour le moment, elle demeure assez peu coopérative. J’ai beau lui laisser de l’espace, elle ne semble pas particulièrement pressée de me révéler la suite de son histoire.

Pfff… Qui a prétendu que le métier d’écrivain était un long fleuve tranquille ?

Personne, je sais. C’était une question rhétorique.

Du désir d’écrire au livre publié

Quelle a été votre première expérience avec l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire. À l’école, j’adorais déjà les devoirs de rédaction.

J’aimais également correspondre par courrier avec mes amies, notamment pendant les grandes vacances. Écrire permettait de prolonger les liens malgré la distance et d’accorder aux mots une place particulière.

Je crois que cette envie d’écrire va de pair avec mon amour de la lecture. Je lisais de tout et tout le temps.

J’ai continué à écrire périodiquement en grandissant, même si la vie, les responsabilités et les imprévus ont progressivement pris davantage de place.

À quel moment avez-vous recommencé à écrire plus sérieusement ?

C’est lorsque je suis venue m’installer à Montréal, au Québec, que j’ai véritablement repris la plume.

Mon conjoint, lui-même auteur, conteur et grand lecteur, m’a beaucoup inspirée et encouragée dans cette direction.

Je me suis essayée à plusieurs genres. J’ai participé à des concours de nouvelles, inventé des contes destinés à la scène, écrit un premier roman et exploré l’art du haïku, cette forme poétique courte d’inspiration japonaise.

Ces différentes expériences m’ont permis de découvrir plusieurs manières de raconter et de trouver progressivement les formes qui correspondaient le mieux aux histoires que je souhaitais transmettre.

Quel a été votre parcours jusqu’à la publication de Le jour du chien ?

J’ai publié un premier recueil de nouvelles en 2006, puis un deuxième en 2009 aux éditions Québecor.

En 2015, j’ai choisi l’autoédition pour mon premier roman, Les marches, ainsi que pour un recueil de chroniques poétiques intitulé Les petits riens.

Mon deuxième roman, Le facteur, a ensuite été publié en 2023 aux éditions Robert Laffont Canada.

Le jour du chien est donc mon troisième roman publié, mais il est le premier de mes trois romans « coréens » à rencontrer les lecteurs.

Il occupe, pour cette raison, une place particulière dans ma bibliographie — et dans mon cœur.

Comment vivez-vous la lenteur du parcours éditorial ?

Le milieu de l’édition peut être particulièrement lent lorsque l’on est encore une parfaite inconnue.

Plusieurs années peuvent s’écouler entre l’écriture d’un manuscrit, son envoi, la signature d’un contrat et le début du véritable travail éditorial.

Pendant ce temps, l’autrice continue à avancer, à changer et à écrire d’autres histoires. Lorsqu’elle retrouve enfin le texte, elle peut avoir l’impression d’ouvrir le roman de quelqu’un qu’elle connaît très bien, mais qu’elle n’a pas vu depuis longtemps.

Cette lenteur demande de la patience, mais elle permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis l’écriture du premier jet.

Que se passe-t-il pour vous lorsqu’un contrat est signé ?

Je me replonge dans l’intrigue et je redécouvre parfois mes propres personnages.

Le travail éditorial oblige à regarder le texte avec une attention nouvelle. Les corrections, les échanges et les questions permettent de reprendre certaines scènes et de vérifier que l’histoire transmet réellement ce que l’on souhaitait lui confier.

C’est une nouvelle étape de création, même si elle intervient parfois plusieurs années après l’écriture du premier jet.

Il faut retrouver l’élan qui avait donné naissance au roman tout en acceptant de le regarder avec l’expérience acquise depuis.

Que représente aujourd’hui la publication de Le jour du chien ?

Elle permet enfin à l’histoire de quitter son tiroir numérique et d’atteindre les lecteurs et les lectrices pour lesquels elle a été écrite.

J’ai vécu longtemps avec ces personnages, même pendant les périodes où je ne travaillais plus directement sur le manuscrit. Les voir désormais réunis dans un livre publié donne une réalité très particulière à leur existence.

Depuis le 6 août 2026, Juliette, Miso, la vieille chamane et tous les autres ne m’appartiennent plus tout à fait. Ils peuvent commencer leur propre voyage dans l’imaginaire des lecteurs.

Cette publication représente également l’arrivée dans le monde de mon premier roman « coréen », même s’il est le deuxième des trois que j’ai écrits. C’est donc une nouvelle étape importante dans mon parcours.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Le jour du chien ?

Tout est possible, toujours, ici ou ailleurs.

L’être humain reste le même partout. Les émotions sont universelles : la souffrance, la détresse, l’espoir et l’amour traversent les frontières et les cultures.

L’ombre ne peut exister sans la lumière. Il existe toujours un chemin vers la guérison — ou vers une forme d’acceptation — parfois beaucoup plus près de soi qu’on ne le pense.

Ce chemin n’est pas toujours facile ni miraculeux. Mais une présence, un regard ou un geste peuvent parfois suffire à modifier la manière dont on perçoit une situation ou dont on traverse une épreuve.

Le fil du destin relie parfois des êtres que tout semble séparer, et certaines rencontres peuvent changer une vie. Même celle d’un simple chien au sourire un peu niais…

J’espère que cette histoire saura émouvoir ses lecteurs et ses lectrices et les accompagner longtemps après la dernière page.

Et maintenant ?

Quels projets occupent actuellement votre écriture ?

Plusieurs histoires continuent à m’accompagner.

L’étrangère est terminé, tout comme Seul ensemble, qui n’a pas encore rencontré son éditeur. J’éprouve une affection particulière pour ce dernier et pour ses deux personnages, Tae-san et Ha-joon.

Je reste patiente : tout vient à point à qui sait attendre.

Un autre roman est également en cours, même si Sam, son personnage principal, ne semble pas encore tout à fait décidée à me confier son histoire.

Je travaille sur elle depuis ma résidence d’écriture en Corée du Sud, à l’automne 2025, mais elle continue à avancer à son propre rythme. J’attends donc qu’elle accepte de m’en dire davantage.

Ces projets poursuivent chacun, à leur manière, mon exploration du déracinement, des blessures intimes, de l’empathie et des liens qui permettent de retrouver un chemin vers les autres.

Souhaitez-vous continuer à écrire des histoires liées à la Corée du Sud ?

La Corée du Sud occupe aujourd’hui une place importante dans mon imaginaire et dans mon parcours.

Le jour du chien est le deuxième des trois romans « coréens » que j’ai écrits, mais le premier à être publié. L’étrangère et Seul ensemble explorent cet univers depuis des perspectives très différentes.

Je ne sais pas encore quelle place la Corée occupera dans mes futurs textes. Je préfère suivre les personnages et les histoires qui s’imposent à moi plutôt que de décider à l’avance du territoire dans lequel je devrais écrire.

Cette découverte culturelle a cependant ouvert de nombreuses portes et profondément enrichi ma manière d’observer les relations, la transmission et les trajectoires individuelles.

Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore votre univers ?

Je les inviterais à entrer dans mes histoires avec curiosité et à se laisser guider par les personnages.

Ils y rencontreront des êtres fragiles, parfois perdus, qui tentent de composer avec ce que la vie leur a laissé. Ils découvriront aussi des gestes simples, des rencontres inattendues et cette lumière qui ne supprime pas l’ombre, mais permet de continuer à avancer.

S’ils choisissent de commencer par Le jour du chien, ils devront simplement accepter qu’un chien nommé Miso bouleverse les habitudes de plusieurs inconnus et les entraîne vers des liens qu’ils n’avaient pas prévus.

J’espère qu’ils y trouveront un rappel de notre humanité commune et, peut-être, une raison supplémentaire de croire que les rencontres les plus modestes peuvent parfois transformer une existence.

Le jour du chien, publié le 6 août 2026 aux Éditions Orialis, est disponible auprès de la maison d’édition et des libraires.

Couverture du roman Le jour du chien de Julie Turconi – Éditions Orialis
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