Julie Turconi
Écrivaine québécoise installée à Montréal, Julie Turconi explore les liens invisibles qui unissent les êtres humains, les rencontres capables de transformer une existence et cette part de lumière qui demeure au cœur des épreuves.
Conteuse, artiste visuelle et enseignante de taijiquan et de qigong, elle nourrit son imaginaire de ses voyages, de son goût pour l’observation et des petits détails du quotidien. Une odeur de café, une ritournelle d’enfance, un vêtement usé ou quelques images échappées d’un rêve peuvent ainsi devenir le point de départ d’une histoire.
Dans Le jour du chien, publié le 6 août 2026 aux Éditions Orialis, Julie Turconi nous entraîne à Séoul auprès de plusieurs personnages que tout semble séparer. Autour de Miso, un chien dont ils doivent prendre soin, leurs solitudes se rencontrent et des liens inattendus commencent à se tisser.
Julie Turconi nous parle de son processus créatif, de l’influence des K-dramas, de ses personnages parfois récalcitrants et d’une semaine d’écriture québécoise faite de pluie, d’une béquille et d’un vélo emprunté.
Créer dans l’élan du moment
Vous êtes écrivaine, mais également artiste visuelle. Ces deux pratiques créatives se rejoignent-elles ?
Oui, notamment dans mon besoin de travailler à partir de l’élan du moment.
En art visuel, j’aime les médiums qui permettent une création assez immédiate, comme le fusain, le pastel, l’acrylique ou l’aquarelle. Il m’est plus difficile de revenir plusieurs jours ou plusieurs semaines plus tard sur une œuvre en retrouvant exactement le même état d’esprit et la même étincelle créative.
C’est probablement pour cette raison que j’évite l’huile comme la peste ! Elle demande une patience et un rapport au temps qui correspondent moins à ma façon de créer.
Pourquoi cet élan initial est-il si important pour vous ?
Il contient une énergie particulière. Lorsqu’une idée arrive, j’ai besoin de la suivre avant qu’elle ne perde son intensité ou qu’elle ne soit remplacée par autre chose.
Cela ne signifie pas que tout soit immédiatement juste ou définitif. Il faudra reprendre, approfondir et corriger. Mais cet élan permet de faire apparaître la matière première de l’œuvre ou de l’histoire.
Il existe autant de processus créatifs que de créateurs. Je ne prétends donc pas que cette manière de travailler soit la bonne : c’est simplement celle qui me convient.
Est-il difficile de revenir sur un texte écrit plusieurs années auparavant ?
Oui, parce que les mots restent figés alors que leur auteur et le monde qui l’entoure continuent d’évoluer.
Un texte appartient nécessairement à une période de notre vie. Lorsque j’y reviens plusieurs années plus tard, je ne suis plus exactement la personne qui l’a écrit. Mon regard, mes expériences et parfois même mes préoccupations ont changé.
Je dois alors retrouver ce qui avait déclenché l’écriture et comprendre ce que l’histoire représentait pour moi à ce moment-là, tout en acceptant de la regarder avec la personne que je suis devenue.
Pourquoi écrivez-vous ?
Les histoires sont peut-être une façon de comprendre et de traverser nos propres émotions, puis de partager une part de nous-mêmes avec les autres.
Un écrivain reste un être humain soumis aux aléas de la vie et au chaos du monde. Il transforme ce qu’il observe, ce qu’il ressent et ce qui le trouble pour tenter d’en faire un récit.
L’écriture permet ainsi d’explorer la souffrance, l’espoir, la compassion ou l’amour à travers des personnages qui ne nous ressemblent pas toujours, mais dont les émotions demeurent universelles.
Écrire, laisser reposer, recommencer
Combien de temps vous faut-il pour écrire le premier jet d’un roman ?
Cela dépend entièrement de l’histoire.
J’ai écrit le premier jet de L’étrangère, qui n’est pas encore publié, en trois semaines de travail intensif. J’ai ensuite consacré une semaine à la relecture. En un mois, cette première version était donc terminée.
Pour mes autres romans, le premier jet a plutôt demandé entre deux et quatre mois. Un roman est un texte long : même lorsqu’il naît d’un élan très fort, il faut réussir à préserver cette énergie pendant plusieurs semaines.
Que se passe-t-il une fois le premier jet terminé ?
Je laisse généralement le texte reposer quelques mois avant d’y revenir.
Cette distance est nécessaire. Elle permet de ne plus lire uniquement ce que l’on avait l’intention d’écrire, mais de regarder ce qui se trouve réellement sur la page.
Je retravaille alors certains passages, la cohérence de l’histoire, l’évolution des personnages et les éléments qui demandent à être approfondis ou clarifiés.
À quel moment faites-vous intervenir vos premiers lecteurs ?
Lorsque j’ai obtenu une première version que je considère comme présentable, je la confie à quelques lecteurs choisis.
Leurs retours me donnent de nouvelles pistes. Ils peuvent attirer mon attention sur un passage insuffisamment développé, une réaction difficile à comprendre ou un élément de l’intrigue qui mériterait d’être précisé.
Il faut accepter que le lecteur ne dispose pas de tout ce que l’auteur connaît de son histoire. Ce décalage est très précieux pour la suite du travail.
Le manuscrit repart-il ensuite immédiatement vers les éditeurs ?
Pas nécessairement. Ma fainéantise naturelle — ou mon imposteur personnel — reprend parfois le dessus, et le texte peut rester plusieurs mois dans un tiroir numérique.
Je finis toujours par y revenir, souvent parce qu’une échéance m’y oblige, parce que j’ai envie de passer à une autre histoire ou simplement parce que je souhaite que celle-ci rencontre enfin son public.
Je relis, je corrige et j’ajuste avant d’envoyer cette version, que j’espère plus ou moins définitive, à des éditeurs potentiels.
Comment savez-vous qu’un texte est terminé ?
C’est toute la difficulté : il faut savoir s’arrêter.
Revenir sur un texte permet de l’approfondir, mais il existe toujours un mot à changer, une phrase à déplacer ou une scène à reprendre. À un moment, il faut accepter que les modifications n’améliorent plus nécessairement l’ensemble.
Un texte n’est peut-être jamais absolument terminé. Il atteint simplement le moment où son auteur doit consentir à le laisser partir.
Le jour du chien : une histoire née entre la Corée et le Québec
Vous souvenez-vous de ce qui a déclenché l’écriture du roman ?
Pas précisément. Je venais de terminer L’étrangère et j’avais surtout envie de poursuivre sur ma lancée.
J’étais encore très plongée dans l’univers des K-dramas, qui a naturellement influencé l’écriture. Les lecteurs pourront d’ailleurs découvrir plusieurs clins d’œil à cet univers dans le roman.
L’histoire s’est ensuite construite progressivement autour de ses personnages et de Miso, le chien qui provoque leur rencontre.
Pourquoi avoir choisi la forme du roman choral ?
Je souhaitais sortir de la structure à trois personnages de mes premiers romans : Louis, Charlotte et Omar dans Les marches, puis François, Madeleine et le matou dans Le facteur.
Avec Le jour du chien, j’avais envie d’explorer une dynamique différente et de faire entendre plusieurs voix.
Le roman choral permet de suivre des personnages qui possèdent chacun leurs blessures, leur solitude et leur manière de regarder le monde. Leurs histoires semblent d’abord indépendantes, puis commencent à se répondre et à se rejoindre.
Dans quelles circonstances avez-vous commencé à l’écrire ?
J’ai commencé l’écriture au Bic, dans le Bas-du-Fleuve, au Québec, pendant une semaine de résidence improvisée à environ cinq cents kilomètres de chez moi.
J’avais un genou enflammé, une béquille et un vélo prêté par une voisine pour pouvoir me déplacer un peu. Il a plu pendant au moins cinq des sept jours que j’ai passés là-bas.
C’était finalement un temps idéal pour écrire. Sans cette pluie, je serais probablement sortie tous les jours avec mon appareil photo pour profiter de la beauté et de la magie du lieu. Le mauvais temps a donc rendu un service considérable au roman, même si mon genou aurait sans doute préféré une autre méthode.
Quels personnages sont apparus les premiers ?
Juliette et la vieille chamane sont apparues immédiatement. Chacune porte une part de moi, même si elles l’expriment de manière très différente.
Les autres personnages sont ensuite venus enrichir cette construction chorale, chacun avec son histoire, ses fragilités et sa façon d’entrer en relation avec les autres.
Ils ne se connaissent pas nécessairement et n’ont, en apparence, aucune raison de se rencontrer. Pourtant, leurs trajectoires vont finir par se croiser autour d’un même point d’attache.
Quelle place Miso occupe-t-il dans l’histoire ?
Miso s’est imposé dès le commencement, puisqu’il constitue l’élément déclencheur de l’intrigue.
Il ne s’agit pas seulement d’un chien autour duquel les personnages doivent s’organiser. Sa présence crée des rencontres, bouleverse leurs habitudes et les oblige à sortir, même légèrement, de leur isolement.
Miso devient ainsi le lien entre des personnes qui auraient probablement continué à s’ignorer. Il ne résout pas leurs difficultés, mais il ouvre un espace dans lequel une relation devient possible.
Le roman est traversé par la notion coréenne d’inyeon. Que représente-t-elle ?
L’inyeon évoque le destin et les liens qui unissent les êtres au fil de leurs existences.
Cette notion correspond très bien à la manière dont les personnages du roman se rencontrent. Leurs chemins se croisent à un moment particulier et ces rencontres produisent des transformations qu’ils n’auraient pas pu anticiper.
Peut-être fallait-il que Juliette, la chamane, Miso et les autres se retrouvent précisément là, à cet instant de leur vie. L’écriture elle-même a parfois donné l’impression de suivre ces liens plutôt que de les imposer.
Sortir de sa zone de confort
Cherchez-vous volontairement à vous lancer de nouveaux défis littéraires ?
Oui. Le passage d’une trilogie de personnages à un véritable roman choral constituait déjà une manière de sortir de ma zone de confort.
J’aime explorer une dynamique différente d’un projet à l’autre. Cela m’oblige à ne pas reproduire systématiquement les mêmes constructions et à regarder les personnages depuis de nouveaux points de vue.
Le défi crée aussi une forme d’inconfort utile. Il fait naître des questions auxquelles je n’aurais probablement pas été confrontée en restant dans un territoire parfaitement maîtrisé.
Quel défi vous êtes-vous lancé avec Seul ensemble ?
Je voulais plonger dans la psyché d’un garçon destiné à devenir une idol de la K-pop et marqué par une enfance malheureuse.
Ces personnages se trouvent très loin de ce que je suis : une femme franco-canadienne blanche, d’âge mûr. Eux sont de jeunes hommes coréens d’une vingtaine d’années, plongés dans un environnement strict, exigeant et extrêmement compétitif que je connais peu.
Cette distance faisait précisément partie du défi.
Comment écrire des personnages si éloignés de soi sans perdre leur vérité ?
En commençant par l’empathie.
Les différences d’âge, de culture, de genre ou de milieu social sont importantes et demandent de la recherche ainsi qu’une véritable attention. Mais les émotions fondamentales restent universelles.
La souffrance, la détresse, l’espoir, le besoin d’être reconnu et l’amour existent partout. C’est à partir de cette humanité commune que je cherche à construire mes personnages.
Certains personnages finissent-ils par s’émanciper complètement de vous ?
Oui, et Tae-san et Ha-joon en sont de bons exemples.
J’éprouve une affection particulière pour leur histoire, peut-être justement parce qu’ils ont développé une existence et un caractère qui leur appartiennent sans m’avoir beaucoup emprunté.
On place toujours quelque chose de soi dans ses personnages, même involontairement. Certains, pourtant, s’en détachent plus rapidement et commencent à suivre leur propre chemin.
Ces personnages qui imposent leur rythme
Vos personnages vous racontent-ils tous leur histoire avec la même facilité ?
Absolument pas.
Certains se présentent avec une histoire presque complète et semblent savoir immédiatement où ils veulent aller. Louis, dans Les marches, ou Sara, dans L’étrangère, se sont ainsi racontés presque d’une seule traite.
D’autres demandent beaucoup plus de temps et d’attention. François, dans Le facteur, la vieille chamane de Le jour du chien ou Tae-san, dans Seul ensemble, ont avancé de manière plus progressive.
Que faites-vous lorsqu’un personnage refuse d’avancer ?
J’attends, même si cette attente peut devenir très frustrante.
Forcer un personnage à entrer dans une direction qui ne lui correspond pas produit rarement une scène convaincante. Il faut parfois accepter de rester quelque temps dans l’incertitude jusqu’à ce que sa voix ou son intention devienne plus claire.
La patience est donc une qualité essentielle pour écrire. Par essence, peut-être, mais surtout par nécessité : mes personnages m’y obligent régulièrement.
L’un d’eux vous résiste-t-il particulièrement en ce moment ?
Oui, Sam, le personnage de mon roman en cours.
Elle me teste et met ma patience à rude épreuve. J’attends qu’elle accepte véritablement de me parler depuis l’automne dernier et ma résidence d’écriture en Corée du Sud.
Pour le moment, elle demeure assez peu coopérative. Pfff… Qui a prétendu que le métier d’écrivain était un long fleuve tranquille ?
Personne, je sais. C’était une question rhétorique.
Du manuscrit au livre publié
Comment vivez-vous la lenteur du parcours éditorial ?
Le milieu de l’édition peut être particulièrement lent lorsque l’on est encore une parfaite inconnue.
Plusieurs années peuvent s’écouler entre l’écriture d’un manuscrit, son envoi, la signature d’un contrat et le début du véritable travail éditorial.
Pendant ce temps, l’auteur continue à avancer, à changer et à écrire d’autres histoires. Lorsqu’il retrouve enfin le texte, il peut avoir l’impression d’ouvrir le roman de quelqu’un qu’il connaît très bien, mais qu’il n’a pas vu depuis longtemps.
Que se passe-t-il pour vous lorsqu’un contrat est signé ?
Je me replonge dans l’intrigue et je redécouvre parfois mes propres personnages.
Le travail éditorial oblige à regarder le texte avec une attention nouvelle. Les corrections, les échanges et les questions permettent de reprendre certaines scènes et de vérifier que l’histoire transmet réellement ce que l’on souhaitait lui confier.
C’est une nouvelle étape de création, même si elle intervient parfois plusieurs années après l’écriture du premier jet.
Que représente aujourd’hui la publication de Le jour du chien ?
Elle permet enfin à l’histoire de quitter son tiroir numérique et d’atteindre les lecteurs pour lesquels elle a été écrite.
J’ai vécu longtemps avec ces personnages, même pendant les périodes où je ne travaillais plus directement sur le manuscrit. Les voir désormais réunis dans un livre publié donne une réalité très particulière à leur existence.
Depuis le 6 août 2026, Juliette, Miso, la vieille chamane et tous les autres ne m’appartiennent plus tout à fait. Ils peuvent commencer leur propre voyage dans l’imaginaire des lecteurs.
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent du roman ?
J’aimerais qu’ils se souviennent des liens qui se créent entre des êtres que tout semblait séparer.
Les personnages ne guérissent pas miraculeusement de leurs blessures et une rencontre ne résout pas toutes les difficultés. Mais la présence d’un autre, un geste de bienveillance ou une responsabilité partagée peut modifier la façon dont on traverse une épreuve.
J’espère surtout que les lecteurs trouveront dans cette histoire une émotion, une présence ou une petite lumière capable de les accompagner après la dernière page.
Et maintenant ?
Quels projets occupent actuellement votre écriture ?
Plusieurs histoires continuent à m’accompagner.
L’étrangère est terminé, tout comme Seul ensemble, qui n’a pas encore rencontré son éditeur. J’éprouve une affection particulière pour ce dernier et pour ses deux personnages, Tae-san et Ha-joon. Je reste patiente : tout vient à point à qui sait attendre.
Un autre roman est également en cours, même si Sam, son personnage principal, ne semble pas encore tout à fait décidée à me confier son histoire.
Ces projets poursuivent chacun, à leur manière, mon exploration du déracinement, des blessures intimes, de l’empathie et des liens qui permettent de retrouver un chemin vers les autres.
Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore votre univers ?
Je les inviterais à entrer dans mes histoires avec curiosité et à se laisser guider par les personnages.
Ils y rencontreront des êtres fragiles, parfois perdus, qui tentent de composer avec ce que la vie leur a laissé. Ils découvriront aussi des gestes simples, des rencontres inattendues et cette lumière qui ne supprime pas l’ombre, mais permet de continuer à avancer.
S’ils choisissent de commencer par Le jour du chien, ils devront simplement accepter qu’un chien nommé Miso bouleverse les habitudes de plusieurs inconnus et les entraîne vers des liens qu’ils n’avaient pas prévus.
J’espère qu’ils y trouveront un rappel de notre humanité commune et, peut-être, une raison supplémentaire de croire que les rencontres les plus modestes peuvent parfois transformer une existence.
Le jour du chien, publié le 6 août 2026 aux Éditions Orialis, est disponible auprès de la maison d’édition et des libraires.

