Marie Aimer
Autrice de romans contemporains, Marie Aimer puise dans les émotions, les rencontres et les bouleversements de l’existence la matière de ses histoires.
Depuis l’enfance, elle écrit des mots, des lettres, des récits et les pages de son journal intime. Sans véritablement décider d’en faire une vocation, elle a laissé l’écriture prendre progressivement sa place jusqu’à devenir une bulle, un refuge et une manière de faire entendre ce qu’elle n’est pas toujours parvenue à exprimer autrement.
Avec La liste de Nine, paru en mars 2025, elle franchit une étape qu’elle avait longtemps crue inaccessible. Le roman naît à un moment charnière de sa vie, alors que le vieillissement de ses parents la confronte au temps qui passe et fait naître en elle le besoin d’oser enfin quelque chose pour elle-même.
Son prochain roman, Au creux de moi, à paraître aux Éditions Orialis, trouve son origine dans un secret découvert au sujet de sa mère. Bouleversée par cette révélation, Marie Aimer ressent le besoin viscéral de la transformer en fiction, tout en y laissant quelques fragments de réalité que seules certaines personnes pourront reconnaître.
Dans cette interview, elle nous parle de son besoin « d’écrire la vie », de son perfectionnisme, du syndrome de l’imposteur et de cette rencontre inattendue avec l’autrice Juliette Elamine qui lui a permis de croire enfin en son premier roman.
Écrire pour trouver sa place
Comment vous présenteriez-vous aux lecteurs qui vous découvrent aujourd’hui ?
Je me présenterais comme une autrice qui écrit la vie, avec tout ce qu’elle peut contenir de beau, de douloureux, d’inattendu ou de profondément bouleversant.
Je m’intéresse aux parcours, aux émotions et aux problématiques auxquelles chacun peut être confronté. Mes personnages traversent des épreuves, font des rencontres, doutent, avancent et essaient de trouver leur place.
Je n’ai pas envie de m’enfermer dans une case littéraire trop précise. J’aime explorer les univers et je préfère laisser les histoires qui viendront me surprendre.
Pour l’instant, ce sont les êtres humains et tout ce que l’existence peut leur apporter — le bon comme le moins bon — qui nourrissent mon écriture.
Pourquoi écrivez-vous ?
C’est une question que l’on me pose souvent et à laquelle je ne sais pas toujours quoi répondre.
Sans prétention aucune, l’écriture s’est invitée dans ma vie sans même que je m’en aperçoive réellement. Je n’ai pas le souvenir d’avoir pris un jour la décision de devenir autrice.
J’ai toujours écrit. Avec le temps, cela est devenu une manière de prendre du recul, d’explorer mes émotions et de mettre des mots sur ce que je ressens.
J’écris également pour m’évader, mais surtout parce que certaines histoires ou certaines émotions finissent par demander à être exprimées.
L’écriture vous accompagne-t-elle réellement depuis l’enfance ?
Oui. Toute petite, j’écrivais déjà des histoires, des lettres, des petits mots et les pages de mon journal intime.
L’écriture était présente de manière très naturelle. Je ne me demandais pas encore si quelqu’un lirait mes textes ni s’ils pourraient devenir un jour des livres.
J’écrivais simplement parce que j’en éprouvais le besoin et parce qu’il m’était souvent plus facile de m’exprimer de cette manière.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris que tous ces textes constituaient déjà les premières étapes d’un véritable parcours d’autrice.
Est-il toujours plus facile pour vous de vous exprimer par écrit ?
Très souvent, oui.
Coucher les mots sur le papier me permet de prendre du recul sur de nombreuses situations. L’écriture offre un temps que la parole ne laisse pas toujours : celui de chercher ce que l’on ressent réellement et de trouver la manière la plus juste de l’exprimer.
Lorsque j’écris, je peux revenir sur une phrase, la déplacer, la nuancer ou simplement accepter qu’une émotion existe avant de chercher à l’expliquer.
Les mots deviennent ainsi une forme de médiation entre ce que je ressens intérieurement et ce que je suis capable de montrer aux autres.
Vous dites que l’écriture est devenue votre « petite bulle ». Que représente-t-elle ?
C’est un espace dans lequel je peux m’évader, mais aussi prendre une place que je n’ai pas toujours réussi à avoir auparavant.
Dans cette bulle, je peux explorer mes émotions, mes ressentis et les situations qui m’ont touchée sans avoir à les expliquer immédiatement ni à les minimiser.
L’écriture devient parfois un exutoire face à des moments délicats. Elle ne fait pas disparaître ce qui s’est produit, mais elle me permet de le regarder autrement et de transformer quelque chose de difficile en une matière nouvelle.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles elle occupe aujourd’hui une place aussi importante dans ma vie.
« J’écris la vie »
Comment définiriez-vous votre style littéraire ?
J’ai mis du temps à réussir à poser des mots sur mon écriture.
Je ne tiens pas particulièrement à être rangée dans une case, car j’aime explorer différents univers et je souhaite laisser l’avenir me surprendre.
Aujourd’hui, j’aime simplement dire que j’écris la vie.
Cette expression correspond à ce que je cherche à raconter : des parcours, des émotions, des rencontres et toutes les épreuves, heureuses ou douloureuses, qui peuvent transformer une existence.
Que signifie précisément « écrire la vie » ?
Cela signifie raconter ce que nous traversons, ce à quoi nous aspirons et ce qui nous touche profondément.
La vie n’est jamais constituée d’une seule émotion ni d’une trajectoire parfaitement linéaire. Elle comporte des joies, des pertes, des hésitations, des renaissances et des événements auxquels nous ne sommes pas toujours préparés.
Mes histoires essaient de restituer cette complexité à travers des personnages confrontés à des problématiques humaines et à des moments capables de modifier leur manière de regarder le monde.
Je souhaite qu’ils restent proches de nous, avec leurs fragilités, leurs contradictions et leur façon personnelle d’avancer.
Vos romans naissent-ils généralement de vos propres réflexions ?
Oui. Depuis quelques années, j’éprouve le besoin d’écrire à partir de ce que je traverse, de ce que j’observe et des questions qui m’accompagnent.
Une situation vécue, une émotion ou une réflexion peuvent devenir le point de départ d’une histoire sans que le roman reproduise directement la réalité.
L’écriture me permet de déplacer ces éléments, de les confier à d’autres personnages et d’explorer les différentes directions qu’ils pourraient emprunter.
Ce qui était initialement une interrogation personnelle peut alors rejoindre quelque chose de plus universel et trouver un écho chez le lecteur.
Qu’est-ce qui vous inspire chez les personnes que vous rencontrez ?
Un geste, une façon de parler, une fragilité ou une force que la personne elle-même ne semble pas toujours percevoir.
Mes personnages peuvent être inspirés de mon entourage, de rencontres ou de personnes simplement croisées au détour d’une journée.
Ils peuvent également naître de celles que j’aimerais rencontrer : des êtres qui n’existent pas encore, mais dont la présence répond à une question ou à un besoin particulier dans l’histoire.
Je trouve fascinant d’imaginer tout ce qui peut se cacher derrière une apparence, un silence ou une attitude observée pendant seulement quelques instants.
Vos personnages sont-ils les portraits fidèles de personnes réelles ?
Non. La réalité constitue parfois une première étincelle, mais la fiction transforme ensuite profondément ce point de départ.
Un personnage peut emprunter un trait de caractère à une personne, une émotion à une autre et évoluer dans une situation entièrement inventée.
Je ne cherche pas à reproduire fidèlement quelqu’un que je connais. Je m’intéresse plutôt à ce qu’une rencontre ou un comportement fait naître dans mon imagination.
Au fil de l’écriture, les personnages s’éloignent généralement de leurs inspirations initiales et développent leur propre histoire, leurs choix et leur manière d’exister.
Écrire quand les mots se présentent
Avez-vous un rituel, un lieu ou un moment privilégié pour écrire ?
Je n’ai pas de rituel particulier, ni de musique ou d’endroit spécialement réservés à l’écriture.
Je prends mon crayon lorsque les idées commencent à se bousculer et lorsque j’éprouve le besoin de m’évader.
Cela peut arriver à différents moments. Je ne cherche pas nécessairement à réunir des conditions parfaites avant de commencer, car ce sont surtout l’envie et l’élan intérieur qui me permettent d’entrer dans l’histoire.
Lorsque les mots sont là, l’endroit dans lequel je me trouve devient finalement assez secondaire.
Écrivez-vous toujours à la main ?
Le crayon représente pour moi le geste spontané, celui qui permet de saisir rapidement une idée ou une émotion avant qu’elle ne disparaisse.
L’écriture peut ensuite se poursuivre et se structurer différemment, notamment sur ordinateur lorsque le texte devient plus long et demande davantage de travail.
Ce qui compte n’est pas tellement l’outil, mais le moment où les idées se présentent et commencent à prendre leur place.
Le premier geste reste néanmoins souvent très instinctif : attraper de quoi écrire et laisser les mots arriver.
Que faites-vous lorsque l’inspiration ne vient pas ?
Parfois, je n’écris pas. Je n’y arrive pas et je respecte cela.
Forcer l’inspiration est un exercice que je n’affectionne pas. Je préfère accepter qu’à certains moments les mots ne soient tout simplement pas disponibles.
Une période sans écriture ne signifie pas nécessairement que l’histoire a disparu. Elle peut continuer à évoluer intérieurement, même lorsque rien n’apparaît encore sur la page.
J’essaie donc de ne pas culpabiliser et de faire confiance au moment où l’envie reviendra naturellement.
Cette absence d’écriture est-elle parfois difficile à accepter ?
Oui, car lorsqu’un projet nous tient à cœur, nous aimerions pouvoir avancer de manière régulière.
Il peut être frustrant de sentir qu’une histoire existe quelque part sans réussir à trouver les mots capables de la faire progresser.
Mais j’ai appris que s’acharner ne produit pas toujours un texte plus juste. Il arrive que l’on ait simplement besoin de prendre du recul, de vivre autre chose ou de laisser une émotion trouver sa véritable place.
Respecter ce silence fait donc aussi partie de mon processus d’écriture.
Appréciez-vous davantage les phases de rédaction ou celles de réécriture ?
Les deux sont très différentes.
Le premier jet possède une énergie et une liberté particulières. Il permet de faire apparaître l’histoire sans chercher immédiatement à contrôler chaque détail.
La réécriture demande un regard beaucoup plus précis. Je peux passer des heures à relire, remanier ou restructurer un manuscrit pour améliorer sa fluidité et son équilibre.
J’aime ce travail parce qu’il permet de découvrir tout ce que le texte peut encore devenir.
Vous définissez-vous comme perfectionniste ?
Un tantinet !
Ce perfectionnisme peut être utile, car il me pousse à reprendre une phrase, à questionner une scène ou à vérifier que chaque élément occupe réellement sa place.
Mais il faut également apprendre à reconnaître le moment où le travail n’améliore plus nécessairement le texte. À force de vouloir atteindre une version parfaite, on pourrait continuer à déplacer les mêmes mots indéfiniment.
Tout l’enjeu consiste donc à être exigeante sans empêcher l’histoire de quitter un jour notre ordinateur pour rencontrer ses lecteurs.
La liste de Nine : oser enfin se réaliser
Comment votre premier roman est-il né ?
Il est né à une période de ma vie où j’étais confrontée au vieillissement de mes parents.
Je voyais le temps avancer et cette réalité ressemblait à une vague face à laquelle je ne pouvais rien. Il fallait accepter que certaines choses changent sans avoir la possibilité de les retenir.
Cette prise de conscience a fait naître en moi de nombreuses réflexions sur la famille, le temps, les choix et tout ce que nous remettons parfois à plus tard.
L’écriture est alors devenue une manière de traverser ce moment et de transformer ce que je ressentais en une histoire.
Le fait de venir d’avoir quarante ans a-t-il également joué un rôle ?
Oui. Je venais d’avoir quarante ans et j’éprouvais le besoin de me réaliser.
Je voulais oser quelque chose qui m’avait semblé impensable jusque-là : écrire un roman et accepter, peut-être, qu’il puisse être lu par d’autres.
Ce passage symbolique m’a conduite à regarder différemment les envies que j’avais laissées de côté et tout ce que je n’avais pas encore osé tenter.
Je ne savais pas exactement où cette décision allait me mener, mais je sentais qu’il était devenu important d’essayer.
Aviez-vous déjà commencé à partager certains de vos textes avant le roman ?
Oui, même si je n’avais pas encore pleinement conscience de m’être lancée dans l’écriture.
Pendant la période du Covid, je publiais de petites anecdotes sur un réseau social. J’écrivais à partir du quotidien, de situations observées et de tout ce que cette période particulière pouvait faire naître.
Ces textes ont rencontré un véritable engouement. Les personnes qui les lisaient réagissaient, les attendaient et semblaient se reconnaître dans certains passages.
Sans le savoir, je commençais déjà à exposer mon écriture au regard des autres.
Comment avez-vous vécu cet engouement ?
Il m’a fait plaisir, mais il m’a également fait peur.
Ma première réaction a été de penser : « Non, ce que j’écris ne peut intéresser personne… »
Il était difficile d’accepter que des textes nés de manière aussi spontanée puissent toucher ou divertir des lecteurs. Une partie de moi cherchait immédiatement à minimiser leurs réactions.
Cette reconnaissance m’encourageait tout en réveillant mes doutes. Elle me montrait que mes mots pouvaient trouver un écho, mais m’obligeait aussi à envisager la possibilité de les montrer davantage.
Le syndrome de l’imposteur vous accompagnait-il déjà ?
Oui. Syndrome de l’imposteur, bonjour !
Il peut être très difficile de se considérer comme légitime lorsque l’écriture a longtemps été une activité intime et personnelle.
Même face aux encouragements, une petite voix continue à expliquer que le texte n’est probablement pas assez bon, que les réactions positives sont exagérées ou que personne ne pourra réellement s’intéresser à une histoire aussi personnelle.
Il faut apprendre à avancer malgré cette voix, car attendre qu’elle disparaisse complètement pourrait empêcher de commencer quoi que ce soit.
Écrire ce premier roman a-t-il changé la place que vous accordiez à votre propre voix ?
Oui. Aller au bout du manuscrit m’a permis de comprendre que cette place ne devait pas nécessairement m’être accordée par quelqu’un d’autre.
L’écriture m’a donné la possibilité de la créer moi-même.
Terminer un roman représentait déjà une forme d’accomplissement. Accepter ensuite d’en parler, de le faire lire et d’envisager sa publication constituait une étape supplémentaire.
La liste de Nine est ainsi devenue beaucoup plus qu’un premier livre. Il représente le moment où j’ai accepté d’oser et de croire que mes histoires pouvaient également avoir une place auprès des lecteurs.
Une rencontre capable de changer un parcours
Vous dites être profondément convaincue que tout est une histoire de rencontres. Pourquoi ?
Parce que certaines personnes arrivent dans notre vie à un moment où nous sommes enfin prêts à entendre ce qu’elles vont nous dire.
Une rencontre peut sembler anodine sur le moment, puis prendre une importance considérable lorsque l’on regarde le chemin parcouru.
Elle peut provoquer un déclic, faire tomber une peur ou simplement nous permettre de croire en une possibilité que nous n’osions pas encore envisager.
La vie m’a prouvé à plusieurs reprises que ces rencontres n’arrivaient pas toujours là où nous les attendions.
Comment avez-vous rencontré Juliette Elamine ?
Je l’ai rencontrée lors d’un salon du livre auquel je participais simplement en tant que visiteuse.
Je ne venais pas pour présenter un texte ni pour parler de mon propre projet. J’étais là pour découvrir les livres et les personnes présentes.
Encore aujourd’hui, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Je me suis dirigée vers Juliette et, quelques secondes plus tard, je lui annonçais que moi aussi, j’avais écrit un roman.
Cette confidence est sortie presque naturellement alors que je n’avais pas prévu de la faire.
Était-ce la première fois que vous parliez aussi directement de votre manuscrit ?
C’était en tout cas l’une des premières fois où j’osais présenter ce texte comme un véritable roman.
Dire « j’ai écrit un roman » paraît très simple, mais ces quelques mots peuvent être particulièrement difficiles à prononcer lorsque l’on doute encore de sa légitimité.
Ils obligent à reconnaître que le projet existe et qu’il compte suffisamment pour être montré à quelqu’un d’autre.
En le disant à Juliette, je franchissais déjà une étape, même si je n’en avais pas encore pleinement conscience.
Comment a-t-elle réagi ?
Elle m’a proposé de lire mon manuscrit.
Cette proposition a donné une réalité nouvelle à ce que je venais de lui confier. Mon texte allait quitter l’espace intime dans lequel je le gardais pour être découvert par une véritable lectrice et par une autrice.
Juliette aurait pu se contenter de quelques paroles aimables, mais elle a pris mon projet au sérieux.
Ses encouragements ont ensuite joué un rôle déterminant dans la manière dont j’ai commencé à regarder mon propre travail.
Qu’est-ce que ses encouragements ont changé ?
Ils m’ont aidée à me lancer et à croire que mon roman pouvait réellement intéresser d’autres personnes.
J’ai commencé à en parler à mon entourage, à assumer davantage le fait d’avoir écrit un livre et à envisager plus concrètement sa publication.
Le syndrome de l’imposteur n’a pas disparu comme par magie, mais une autre voix existait désormais face à lui : celle de quelqu’un qui avait lu mon texte et qui pensait que je devais continuer.
Cette rencontre m’a permis de franchir la distance qui séparait encore le manuscrit conservé pour soi du roman que l’on accepte de partager.
Quel lien entretenez-vous aujourd’hui avec Juliette Elamine ?
Elle est devenue mon amie.
Notre rencontre a commencé autour de l’écriture, mais elle a progressivement dépassé le cadre du manuscrit.
Elle reste associée à ce moment où j’ai commencé à croire véritablement en mon premier roman et à me présenter comme une autrice.
Son rôle dans mon parcours me rappelle également l’importance de l’encouragement. Quelques mots sincères peuvent parfois produire des effets que l’on n’imagine pas au moment où on les prononce.
Que s’est-il passé après cette rencontre ?
La liste de Nine est paru en mars 2025.
La publication de ce premier roman a marqué l’aboutissement de tout ce chemin : le besoin d’écrire, les doutes, les anecdotes partagées pendant le Covid, le manuscrit terminé et cette rencontre décisive lors d’un salon du livre.
Elle n’a cependant pas représenté une fin. Depuis, d’autres histoires ont commencé à voir le jour.
Publier ce premier roman m’a permis de comprendre que l’écriture ne constituait pas seulement un projet que je devais accomplir une fois, mais un chemin que j’avais envie de continuer à suivre.
Au creux de moi : transformer un secret en fiction
Comment est né Au creux de moi ?
Le roman est né d’un secret que j’ai découvert au sujet de ma petite maman.
Cette révélation m’a profondément bouleversée. Elle a modifié mon regard sur une partie de son histoire et fait naître de nombreuses émotions que je ne savais pas encore comment exprimer.
J’ai alors ressenti un besoin presque viscéral d’en faire une histoire.
Je ne savais pas encore exactement quelle forme elle prendrait, mais je sentais que je devais passer par la fiction pour accueillir ce que cette découverte avait provoqué en moi.
Pourquoi avoir choisi de transformer cette révélation en roman ?
La fiction permet de créer une distance tout en restant fidèle à l’émotion qui a donné naissance au texte.
Je ne souhaitais pas simplement raconter un événement réel ni exposer directement une histoire familiale. J’avais besoin de la transformer, de la déplacer et de laisser les personnages suivre leur propre chemin.
Le roman m’a donné la liberté d’imaginer d’autres circonstances, d’autres réactions et d’autres trajectoires.
Ce qui appartenait initialement à une histoire intime a ainsi pu devenir le point de départ d’un récit capable de parler à des lecteurs qui n’en connaissent pas l’origine.
Le roman est-il directement autobiographique ?
Non. Il s’agit en grande partie d’une fiction.
Le secret découvert a déclenché l’écriture et certaines émotions présentes dans le texte sont profondément réelles, mais l’histoire s’est ensuite développée selon sa propre logique.
Les personnages ne sont pas la reproduction exacte des personnes concernées. Ils ont progressivement construit leur identité, leurs relations et leur manière particulière de traverser les événements.
Il existe néanmoins quelques pointes de réalité. Elles sont suffisamment discrètes pour que seuls certains lecteurs puissent les percevoir.
Était-il difficile de trouver la bonne distance avec une matière aussi intime ?
Oui, parce que l’émotion à l’origine du roman était encore très forte.
Il fallait réussir à préserver ce qui m’avait bouleversée sans laisser la réalité enfermer le récit dans une seule direction.
La réécriture a joué un rôle important. Elle m’a permis de vérifier que les personnages existaient pleinement pour eux-mêmes et que l’histoire pouvait être comprise sans connaître le secret qui l’avait inspirée.
Cette distance ne retire rien à la sincérité du texte. Elle permet au contraire de transformer une expérience personnelle en une véritable œuvre de fiction.
Avez-vous craint d’exposer une partie de votre histoire familiale ?
Cette question s’est nécessairement posée.
Écrire à partir du réel demande de réfléchir à ce que l’on souhaite partager, à ce qui doit rester intime et à la manière de protéger les personnes concernées.
Je ne voulais pas que le roman devienne une révélation publique ni que le lecteur cherche systématiquement à distinguer le vrai de l’inventé.
L’histoire doit pouvoir exister indépendamment de son origine. Les quelques fragments de réalité qu’elle contient appartiennent à une lecture plus personnelle, accessible seulement à ceux qui en possèdent certaines clés.
Le lecteur a-t-il besoin de connaître ce secret pour comprendre le roman ?
Non, absolument pas.
Le secret représente le point de départ émotionnel de l’écriture, mais le roman propose sa propre histoire, ses propres personnages et ses propres enjeux.
Un lecteur qui ignore tout de la réalité pourra entrer pleinement dans le récit et être touché par ce que traversent les personnages.
C’est même essentiel : Au creux de moi ne doit pas dépendre de ce que l’on sait de ma vie. Il doit pouvoir rejoindre chaque lecteur à partir de sa propre sensibilité et de son propre parcours.
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs ressentent en découvrant Au creux de moi ?
J’espère avant tout qu’ils aimeront les personnages et qu’ils seront touchés par leur histoire.
Je souhaite qu’ils puissent comprendre leurs émotions, leurs choix et leurs fragilités, même lorsqu’ils auraient peut-être agi différemment à leur place.
Si le roman parvient à faire naître une émotion, à réveiller un souvenir ou à donner envie de regarder autrement une histoire familiale, alors il aura trouvé sa place auprès d’eux.
J’aimerais surtout que les personnages continuent à les accompagner quelque temps après la dernière page.
Le livre, les lecteurs et la vie d’autrice
La publication de votre premier roman a-t-elle fait disparaître le syndrome de l’imposteur ?
Pas complètement.
Publier un livre permet de franchir une étape importante, mais cela ne fait pas disparaître immédiatement tous les doutes. Une partie de moi peut encore se demander si les histoires que j’écris intéresseront réellement quelqu’un.
La différence est qu’aujourd’hui, je possède aussi des preuves du contraire. Des lecteurs ont découvert mes textes, certains ont été touchés et d’autres ont eu envie de m’en parler.
Le syndrome de l’imposteur continue donc parfois à se manifester, mais il n’est plus la seule voix que j’entends.
Quel rapport entretenez-vous avec les retours des lecteurs ?
Ils sont précieux, parce qu’ils permettent de découvrir ce que l’histoire devient une fois qu’elle ne nous appartient plus complètement.
Chaque lecteur entre dans un roman avec son propre vécu et sa propre sensibilité. Il peut s’attacher à un personnage, être touché par une situation ou interpréter une scène d’une manière que l’autrice n’avait pas nécessairement anticipée.
Ces retours me rappellent que les mots peuvent rejoindre une personne très différemment de ce que l’on avait imaginé au moment de les écrire.
Ils peuvent aussi réveiller le syndrome de l’imposteur, parce qu’il faut accepter d’être lue et regardée. Mais ils donnent surtout du sens au chemin parcouru.
Est-il difficile de confier une histoire aussi personnelle aux lecteurs ?
Oui, même lorsque le roman est en grande partie fictionnel.
L’émotion qui a déclenché Au creux de moi est intime. En publiant cette histoire, j’accepte qu’elle soit reçue, interprétée et parfois rapprochée de l’expérience personnelle de chaque lecteur.
Il existe forcément une forme de vulnérabilité dans cette démarche.
Mais c’est aussi ce qui rend la littérature si précieuse : une émotion née dans une histoire particulière peut rejoindre quelqu’un qui a vécu une situation entièrement différente.
Qu’espérez-vous provoquer avec vos personnages ?
J’espère que les lecteurs les aimeront et qu’ils seront touchés par leur histoire.
Je souhaite créer des personnages suffisamment humains pour que l’on puisse comprendre leurs émotions, leurs erreurs et leurs contradictions.
Ils n’ont pas besoin d’être parfaits ni de prendre toujours les décisions que le lecteur aurait prises à leur place. Ce sont justement leurs fragilités et leurs hésitations qui peuvent les rendre proches de nous.
Si un lecteur referme le livre en conservant une pensée pour eux, j’aurai réussi à créer le lien que j’espérais.
Et maintenant ?
Souhaitez-vous continuer à écrire des romans contemporains ?
Je souhaite surtout continuer à suivre les histoires qui s’imposeront à moi.
Je n’ai pas envie de décider dès aujourd’hui que tous mes futurs romans devront appartenir au même genre ou répondre aux mêmes attentes.
Pour l’instant, j’écris la vie, les parcours, les rencontres et les émotions. C’est là que se trouve mon besoin d’écriture actuel.
Mais j’aime explorer les univers et je veux laisser l’avenir me surprendre. Peut-être qu’une prochaine histoire m’entraînera un jour vers un territoire totalement différent.
Que représente pour vous la publication prochaine d’Au creux de moi aux Éditions Orialis ?
Elle représente une nouvelle étape dans mon parcours.
La liste de Nine m’a permis d’oser devenir autrice. Au creux de moi est né d’une émotion plus intime et d’un besoin viscéral de transformer une découverte bouleversante en histoire.
Le voir aujourd’hui accompagné par les Éditions Orialis donne une nouvelle dimension à ce texte et au chemin parcouru depuis mes premières anecdotes partagées pendant le Covid.
Chaque publication apporte de nouveaux doutes, mais elle confirme également que j’ai eu raison de croire en cette place que l’écriture m’a permis de créer.
Pour terminer, qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs qui ne connaissent pas encore votre univers ?
Je les inviterais simplement à entrer dans mes histoires avec leur propre sensibilité.
Ils y rencontreront des personnages inspirés par la vie, les émotions et les rencontres. Des êtres qui avancent avec leurs blessures, leurs espoirs et tout ce qu’ils ne parviennent pas toujours à dire.
Je ne cherche pas à leur imposer une seule manière de comprendre le récit. J’aimerais que chacun puisse y reconnaître une émotion, une question ou une part de son propre parcours.
S’ils referment le livre en ayant aimé les personnages et en conservant quelque chose de leur histoire, alors mes mots auront trouvé leur place.
Au creux de moi de Marie Aimer paraîtra prochainement aux Éditions Orialis.

