Jean-Marc Pigou

« Les livres ont ce pouvoir extraordinaire de faire de vous un voyageur immobile. »

Avant l’écriture, il y a eu les livres. Jean-Marc Pigou lit depuis l’enfance et aime cette liberté propre au roman : celle d’entrer dans une histoire avec son imagination, de lui donner des visages, des lieux et des voix. Il aime aussi la langue française et la recherche du mot juste, capable de préciser une idée autant que de susciter une émotion.

Le roman policier occupe une place particulière dans sa vie. C’est son genre de prédilection, mais aussi celui qui l’a conduit vers la police. Entré dans ce métier avec l’espoir de mener des investigations à la Brigade criminelle, il a réalisé ce souhait et passé douze années au 36, quai des Orfèvres. Il y a côtoyé des professionnels dont la rigueur et l’engagement l’ont marqué, tout en découvrant combien certaines enquêtes peuvent éprouver ceux qui les conduisent.

Il s’était promis d’écrire un roman une fois à la retraite. Avec Haute Précision, il donne vie à ce projet et choisit de raconter une enquête policière française au plus près de son déroulement : les premières constatations, les témoignages, le travail sur les traces et les indices, puis les avancées d’une équipe. Ses personnages et son intrigue sont inventés, mais le récit puise dans sa connaissance du métier.

Jean-Marc Pigou écrit sans plan détaillé. Des notes prises au fil des années sont nées l’idée d’un prologue et celle d’un mode opératoire ; il a ensuite relié les éléments au cours de l’écriture. Cette liberté s’accompagne d’un travail exigeant : reprendre les scènes, vérifier les détails et veiller à la crédibilité de l’enquête.

Commencé à la fin de l’année 2021, Haute Précision a traversé plusieurs années marquées par des épreuves personnelles. Son auteur l’a relu, corrigé et retravaillé de nombreuses fois avant de le confier aux lecteurs. Derrière son souci de précision, il y a aussi une volonté de montrer les femmes et les hommes qui font vivre la police au quotidien, ainsi que la place essentielle du travail collectif.

Dans cette interview, Jean-Marc Pigou revient sur son amour des mots, ses années à la Brigade criminelle, la naissance de son premier roman et ce qu’il aimerait que les lecteurs découvrent au-delà de l’enquête.

Des livres au désir d’écrire

Pourquoi écrivez-vous ?

Au commencement, il y a la lecture. Depuis que j’ai appris à assembler les lettres, j’ai presque toujours eu un livre près de moi.

Les romans ont ce pouvoir de faire de nous des voyageurs immobiles. J’aime aussi le cinéma, mais la lecture nous laisse une place particulière : avec notre imagination, nous donnons vie aux personnages et aux lieux. Nous sommes davantage que des spectateurs.

Et puis, il y a mon plaisir des mots. La langue française offre tant de nuances pour exprimer une idée, jouer avec un double sens ou provoquer une émotion. Je ne prétends pas toujours trouver le mot juste, mais j’aime le chercher — au risque, parfois, d’en faire un peu trop !

Pourquoi avoir choisi le roman policier ?

Parce que c’est mon genre littéraire de prédilection. Les romans policiers m’ont accompagné comme lecteur et ont même contribué à me conduire vers mon métier.

J’avais envie d’écrire un roman depuis longtemps, sans pour autant me sentir prêt à me lancer. Je m’étais promis d’essayer une fois à la retraite. J’ai tenu parole avec Haute Précision.

Je me suis retrouvé face à la page blanche, sans méthode toute faite. J’ai écrit de manière instinctive, puis il m’a fallu reprendre et corriger beaucoup. S’improviser romancier n’est pas une mince affaire, mais c’était la manière dont j’avais besoin de commencer.

Haute Précision : une enquête au plus près du réel

Comment l’idée de votre premier roman vous est-elle venue ?

Depuis longtemps, je prenais des notes en pensant qu’un jour, j’écrirais. Des phrases, des idées, des « bouts de trucs » sans lien apparent ni contexte précis.

Puis l’idée du prologue m’est venue, et avec elle celle du mode opératoire. J’avais un point de départ. J’ai commencé à relier ces notes au fil de l’écriture, sans plan détaillé ni fiches de personnages. Je savais d’où je partais et où j’avais envie d’arriver ; il restait à construire entre les deux une enquête aussi crédible que possible.

Qu’aviez-vous particulièrement envie de raconter ?

La réalité d’une enquête policière française.

Dans la vie, tout commence souvent par un meurtre d’une banalité affligeante. Les policiers arrivent sur les lieux, effectuent les premières constatations, recueillent les témoignages, mènent l’enquête de voisinage, puis exploitent les traces et les indices. C’est un travail patient, mené à plusieurs, dont les avancées ne surviennent pas toujours au rythme que l’on attend d’un roman.

Je voulais donner sa place à ce déroulement. Cela demande de consacrer du temps aux premières étapes de l’enquête, et je l’assume. Bien sûr, si j’avais raconté tous les moyens d’investigation utilisés dans la réalité, j’aurais peut-être dû proposer le livre au rayon « compléments alimentaires », pour aider les lecteurs à trouver le sommeil !

Mon objectif était de rester fidèle à ce travail sans perdre le plaisir du récit.

Le 36, quai des Orfèvres : un lieu qui demeure

Un personnage ou un lieu réel a-t-il inspiré Haute Précision ?

Aucun de mes personnages n’est réel, et l’histoire ne reprend pas une affaire que j’aurais connue. En revanche, le métier, les méthodes et l’environnement que je décris doivent beaucoup à mon expérience.

Le lieu qui me tient le plus à cœur est le 36, quai des Orfèvres. Je suis entré dans la police avec l’envie de mener des investigations à la Brigade criminelle. J’y suis parvenu et j’y ai passé douze des meilleures années de ma vie professionnelle.

Que vous ont laissé ces années à la Brigade criminelle ?

J’y ai rencontré des personnes d’un professionnalisme rare, dotées d’une grande culture, d’une curiosité insatiable et d’une immense capacité de travail. Je tenais à ce qu’une part de cette réalité se retrouve dans le roman.

Ces années m’ont aussi profondément marqué. Dans ce métier, chacun absorbe comme il le peut les horreurs auxquelles il est confronté. Il arrive un moment où l’on ne peut plus en supporter davantage. Quand le cerveau dit « stop », refaire la paix avec soi-même et avec le monde peut devenir très difficile.

Je ne voulais pas effacer cette dimension derrière la mécanique de l’enquête. Elle fait aussi partie de la vie de ceux qui exercent ce métier.

Un manuscrit écrit au milieu des épreuves

Avez-vous rencontré des difficultés pendant l’écriture de Haute Précision ?

Oui. J’ai commencé le roman à la fin de l’année 2021. Entre 2022 et 2025, j’ai perdu mon père, puis ma mère. Il y a eu de nombreux trajets entre la Charente et le Nord de la France.

Dans le même temps, des problèmes structurels dans ma maison ont nécessité des travaux qui se sont étalés sur plusieurs années. Le manuscrit a dû trouver sa place au milieu de tout cela.

Comment avez-vous avancé dans ces conditions ?

Par reprises successives. J’écrivais, je corrigeais, puis je revenais encore sur le texte.

Haute Précision ne s’est pas construit d’une seule traite, dans une période entièrement consacrée à l’écriture. Il a accompagné plusieurs années de ma vie, avec leurs interruptions et leurs contraintes. Il m’a fallu chaque fois retrouver le fil de l’enquête et continuer à faire avancer le roman.

Du calme, du café et beaucoup de vérifications

Avez-vous un rituel pour écrire ?

Il me faut d’abord mon ordinateur, ainsi qu’un bloc et un stylo pour noter au vol un mot, une phrase ou une idée. Il me faut aussi du café.

Mais ce dont j’ai le plus besoin, c’est de calme. J’ai du mal à écrire si quelque chose détourne mon attention. Lorsque je rédigeais un rapport de synthèse destiné aux magistrats, je m’appuyais sur une procédure dont je connaissais les moindres détails. Un roman demande autre chose : il faut imaginer ce qui n’existe pas encore. Pour ma part, j’ai besoin d’y réfléchir sereinement.

Quelle place la recherche occupe-t-elle dans votre travail ?

Une grande place. J’ai toujours une connexion Internet à portée de main pour vérifier le sens d’un mot, la conjugaison d’un verbe, le fonctionnement d’un objet ou l’aspect d’un lieu où je ne suis jamais allé.

J’accorde beaucoup d’importance à la dimension documentaire du récit. Même lorsqu’un détail ne tient qu’en quelques mots dans une scène, j’aime savoir qu’il est juste. Cela me permet d’écrire avec davantage d’assurance et de laisser le lecteur entrer dans l’histoire.

De la poésie aux rapports d’enquête

Quel est votre premier souvenir d’écriture ?

Un poème écrit en sixième, après le naufrage de l’Amoco Cadiz, en 1978. Notre professeure de français nous avait demandé une rédaction sur le sujet ; j’ai choisi d’en faire une poésie et j’ai obtenu une jolie note.

J’aimais déjà jouer avec les mots et les sons, chercher une rime, essayer de trouver le rythme d’un alexandrin ou d’un vers décasyllabique. J’ai écrit d’autres poèmes par la suite, sans souhaiter les publier. Je précise que cette bonne note ne m’a jamais fait me prendre pour Hugo ou Verlaine !

L’écriture est-elle restée présente dans votre vie ?

Il y a eu une longue interruption. J’ai exercé plusieurs métiers et continué à beaucoup lire, mais je me suis aussi consacré à d’autres choses.

Lorsque je suis entré dans la police, à presque trente ans, l’écriture est revenue dans mon quotidien sous une autre forme : celle des documents professionnels, notamment des rapports destinés aux magistrats.

En parallèle, j’ai occupé, à titre de loisir, un poste de rédacteur en chef pour les revues d’une fédération de clubs motocyclistes. Chacune de ces expériences m’a appris une manière différente d’écrire. Haute Précision est toutefois ma première expérience du roman.

Des refus, un encouragement et une rencontre éditoriale

Quel chemin Haute Précision a-t-il parcouru avant de rejoindre les Éditions Orialis ?

L’écriture du roman n’a pas été un long fleuve tranquille. Je l’ai retravaillé des dizaines de fois, relu tout autant et annoté davantage encore. Je suis rarement satisfait de mon travail, et écrire un premier roman m’a placé devant beaucoup de questions nouvelles.

J’ai d’abord présenté Haute Précision au Prix du Quai des Orfèvres, sans succès. Puis un ancien policier de la Brigade criminelle m’a encouragé à le soumettre au Prix des Détectives. Là encore, le roman n’a pas remporté le prix.

Avez-vous malgré tout reçu un retour encourageant ?

Oui. Le directeur du label m’a indiqué que mon manuscrit était arrivé deuxième parmi 470 textes soumis. Cette nouvelle m’a rasséréné : elle me disait que l’histoire pouvait intéresser des lecteurs, même si j’avais encore envie de la retravailler.

J’ai donc repris le roman une fois de plus, sans toujours savoir si j’allais dans la bonne direction. Puis il y a eu la rencontre avec les Éditions Orialis. Je leur suis reconnaissant de croire en Haute Précision et de m’accompagner dans cette nouvelle étape.

Je sais que le texte va encore bénéficier d’un regard éditorial exigeant. Quant au résultat, les lecteurs en seront les seuls juges.

Comment Harcourt a gardé son nom

Avez-vous une anecdote liée à l’écriture de Haute Précision ?

Comme beaucoup d’auteurs, j’ai imaginé certaines de mes meilleures phrases à des moments où je ne pouvais pas les noter : sous la douche ou juste avant de m’endormir. À ces instants-là, tout paraît parfaitement formulé. Encore faut-il s’en souvenir une fois devant l’ordinateur !

D’où vient le nom de votre personnage principal ?

Harcourt vient des célèbres studios photographiques. Je l’avais trouvé pour une autre idée de roman, que j’ai finalement abandonnée.

Dans cette histoire, des meurtres auraient été maquillés en suicides. Mon personnage vivait dans un studio parisien et collectionnait les portraits de personnalités publiques. Je trouvais amusant de l’appeler Harcourt et d’imaginer qu’un mur de photographies chez lui l’aiderait à résoudre une partie de l’enquête.

Je n’ai pas réussi à trouver une motivation crédible pour le meurtrier, alors j’ai laissé cette intrigue de côté. Mais le nom du personnage, lui, m’est resté. C’est ainsi qu’Harcourt a trouvé sa place dans Haute Précision.

Derrière l’enquête, une équipe et des vies

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Haute Précision ?

J’aimerais qu’au-delà de l’histoire, ils portent un autre regard sur les femmes et les hommes qui travaillent dans la Police nationale.

Je pense notamment aux policiers du quotidien. Ils n’occupent pas toujours le devant de la scène dans les romans ou les films, alors qu’ils accomplissent un travail difficile. J’ai connu parmi eux des personnes profondément humaines, et je tenais à leur donner une place dans mon récit.

Pourquoi était-il important de montrer le travail d’équipe ?

Parce qu’une enquête ne repose pas sur un héros solitaire. Elle avance grâce à des personnes qui constatent, interrogent, vérifient, analysent et mettent leurs informations en commun.

J’aimerais aussi que le lecteur comprenne pourquoi une enquête peut prendre du temps. À mes yeux, l’accumulation des règles de procédure a rendu le travail policier et judiciaire de plus en plus complexe. Dans une société où l’on attend souvent des réponses immédiates, cette réalité est parfois difficile à percevoir de l’extérieur.

Que souhaiteriez-vous que les lecteurs emportent une fois le livre refermé ?

J’aimerais qu’ils aient appris quelque chose. Ma curiosité me pousse à chercher des informations, y compris sur des sujets que je connais mal, et j’apprécie qu’un roman m’offre aussi cette possibilité.

J’espère enfin qu’ils garderont une part de la bienveillance que j’ai essayé de donner à mes personnages. Enfin, à certains d’entre eux : tous ne se trouvent pas du bon côté de la barrière !

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Mairon H’el